dimanche 28 décembre 2014

Berliner Philharmonie, Hans Scharoun et Gustav Malher

Déjà évoqué dans ce blog en janvier 2014, le bâtiment de Hans Scharoun est un chef d'oeuvre extraordinaire. J'avais pu le découvrir lors de ma première venue à Berlin, en février 2008. Ou du moins, en découvrir déjà tous les halls, foyers et escaliers publics, espaces complexes et puissants. L'expérience avait été mémorable de stupéfaction, même si m'étant pris en retard, il n'avait pas été possible d'assister à un concert, tous affichant complet. Cette année c'est bon, me voici en possession de mes tickets. Pour le 7e symphonie de Malher, excusez du peu. C'est en effet une de ces oeuvres qui s'impose par ses effectifs musicaux et la force de son propos. 
En cette fin de journée du samedi 6 décembre, alors que le nuit est déjà tombée, me voici donc devant "la bête". Et déjà l'émotion m'étreint comme quand une sorte d'impossible se réalise: je vais rentrer dans cette salle incroyable, entendre l'orchestre philharmonique de Berlin... Ce tremblement n'est pas que le fruit de 7 ans d'attente, mais bien de 35 ans. Je vois encore le coffret  des 9 symphonies de Beethoven de Karajan qui était à la maison quand j'avais 14-16 ans, un objet particulièrement luxueux, avec le livret illustré de nombreuses photos de la salle. Incompréhension et fascination traversaient l'adolescent que j'étais. La Philharmonie de Berlin est la première architecture moderne de ma vie.
Qu'ai-je vécu du concert? Tout? Bien au contraire, rien. Il est passé sans que je m'en rende presque compte, je ne savais pas si j'étais bien là. Tout au plus puis-je dire que le premier mouvement était trop rapide, impression que confirma la lecture des critiques dans les jours suivants. Il semblerait que seul cet orchestre soit capable par sa maîtrise prodigieuse de tenir de tels tempos, mais je ne sais plus rien. En sortant de la salle le flot du public qui glisse sur les passerelles et rendent comme vivants les escaliers est un spectacle indicible d'évidence, de mise en scène qui ne se montre pas. Ce sommet d'élégance de l'esprit en actes met un comble à l'intensité de l'expérience. Trop d'attente, trop de saturation émotionnelle. Je sors de là en larmes. 
Y revenir. Sans tarder. Gouter à ce mystère, le faire mien. En comprendrais-je quelle que chose cette-fois-là? Plus simplement, être là et laisser venir à soi ce que cette architecture donne. Ce sera en mars. Impossible d'attendre davantage...
































Le rapport de proximité à l'orchestre est étonnant, et l'acoustique va avec. pas forcément plus claire ou analytique. je dirais plus ronde et chaleureuse.  En regardant cette image à l'instant où j'écris, je découvre une belle astuce architecturale qui aide cette proximité: la continuité entre l'orchestre et le public, que même les parapets des balcons ne cassent pas. Il n'y a pas de fosse, ou d'effet de baquet. Mais juste un sol. Cette salle c'est l'intelligence de ce qu'est un sol.

Z Mrtvého Domu, de Leos Janacek

Z Mrtvého Domu - De la maison des morts de Leos Janacek, mise en scène de Patrice Chéreau (1944-2013). Staatsoper Berlin im Schiller Theater, dimanche 7 décembre 2014

Faire du théâtre, réaliser une mise en scène, c'est donner une interprétation d'une oeuvre, la faire parler à travers ma parole, en construisant des images, en dirigeant des comédiens et les faire entrer dans l'intelligence du texte jusque dans leurs corps, leurs gestes, et que la scène fourmille de vie, d'information, d'un monde vrai. Et rien, mais rien de ce labeur concentré et acharné ne doit se voir. Rien ne doit sentir l'effort, rien ne doit être comme une démonstration, un doigt qui montre ce qui a voulu être fait. Quitter les postures, atteindre la naturel, c'est difficile.
Voilà où est arrivé Patrice Chéreau dans "De la Maison des morts" de Janacek, d'après Dostoïevski. Etreinte d'émotion quand les prisonniers du goulag jouent avec le jouet-oiseau, rien besoin de plus pour savoir ce qu'ils espèrent. Spectaculaire de la chute depuis les cintres et dans un nuage de fumée d'un amoncellement de livres et de papiers, et tout est dit de l'inéluctable des travaux forcés. Insupportables changements de ce décor de pans de bétons, précisément parce qu'insensibles, et rien de plus pour dire un enfermement d'autant plus terrible qu'il se meut. Merveille d'une cigarette qui s'allume dans l'obscurité alors qu'à l'autre bout de la scène la bagarre éclate, et l'espérance demeure. 
Voilà, c'est cela, la maitrise. Sans prétention, simplement c'était ce qu'il fallait faire, on le fait, sans gesticulations, sans se payer de mots. Impact total. Aux saluts Sir Simon Rattle, qui dirigeait cette série de représentations, a pris la parole pour évoquer la mémoire de Patrice Chéreau. La salle s'est levée. C'est trois fois rien qui dit tout, le plus bel hommage, le seul possible, le seul juste, que l'on puisse rendre à l'artiste.








Zápisník zmizelého, de Leos Janacek

Zápisník zmizelého - Le journal d'un disparu, cycle de mélodies de Leos Janacek mis en scène par Christian Rizzo. Opéra de Lille, mercredi 12 novembre 2014.

Le journal d'un disparu est le récit d'un départ, d'un adieu, d'une fuite en avant: celle d'un jeune paysan de Moravie qui s'apprête à quitter toutes ses sécurités, sa famille, son village, ses amis, pour suivre cette femme, cette bohémienne, cette initiatrice. De cette histoire racontée en poèmes, Janacek tire en 1926 un cycle de mélodies aussi dense qu'âpre. L'art du condensé est le moyen de Janacek d'accéder à une expressivité maximale. Ici, un piano, un chanteur et des modules musicaux en mosaïque qui collent aux texte et transcrivent le moindre sentiment intérieur. L'émotion nait de cet ajustement et non simplement de la mélodie, ici si diffuse, si malléable. Oeuvre exigeante à l'écoute: il faut être un auditeur actif, qui est "dans ses oreilles", sinon on passe à coté. 
Peut-on porter ce récit sur scène? Si on évite l'illustration, sans problème. Ici au centre de la scène, un mur, mais qui ne la ferme pas entièrement. Une partie de la paroi recule et dessine une porte, par laquelle se montre la bohémienne. Ni apparition ou fantasme (et c'est heureux de ne pas ainsi céder à la convention) mais cependant un peu trop prosaïque au lieu d'être fascinante, ou amante. Puis le reste du mur recule, rejoint la paroi libre, puis la dépasse alors que le jeune amoureux achève son récit. La décision est prise, il part pour jamais, il est désormais ce disparu qui nous a redit la joie et le déchirement des grands choix. Reste sur scène la paroi libre, comme une stèle, un objet sacré qui demeure, qui fait mémoire.
Christian Rizzo à tout compris de la hauteur de sentiment et d'âme de Janacek. Moment de vérité. 



mercredi 24 décembre 2014

Noël, tout le temps

Le message de Noel du Pape François...

Noël est habituellement une fête bruyante: un peu de silence nous ferait du bien pour écouter la voix de l'Amour.
Noël c’est toi, lorsque tu décides de naitre à nouveau chaque jour et de laisser entrer Dieu dans ton cœur.
Le sapin de Noël, c’est toi quand tu résistes vigoureusement aux vents et aux difficultés de la vie.
Les guirlandes de Noël, c’est toi quand tes vertus sont les couleurs dont tu ornes ta vie.
La cloche qui sonne Noël, c’est toi quand tu appelles et essaies d’unir.
Tu es la lumière de Noël quand tu illumines avec ta vie le chemin des autres, avec la bonté, la patience, la joie et la générosité.
Les anges de Noël, c’est toi quand tu chantes au monde un message de paix, de justice et d’amour.
L’étoile de Noël, c’est toi  quand tu conduits à la rencontre du Seigneur.
Les rois mages, c’est aussi toi quand tu donnes le meilleur que tu as sans tenir compte de à qui tu le donnes.
La musique de Noël, c’est toi quand tu conquiers l’harmonie en dedans de toi.

Le cadeau de Noël, c’est toi quand tu vois un ami et un frère en tous les êtres humains.
Les vœux de Noël, c’est toi quand tu pardonnes et rétablis la paix, même si tu souffres.
Le réveillon de Noël, c’est toi quand tu rassasies de pain et d’espérance le pauvre qui est à tes côtés.
Tu es la nuit de Noël quand, humble et conscient, tu reçois dans le silence de la nuit le sauveur du monde, sans bruit ni grandes célébrations.
Tu es le sourire de confiance et de tendresse dans la paix intérieure d’un Noël qui enracine le Royaume en toi.
Heureux Noël à tous ceux qui ressemblent à Noël.


"Il Natale di solito è una festa rumorosa: ci farebbe bene un po di silenzio x ascoltare la voce dell Amore. Natale sei tu, quando decidi di nascere di nuovo ogni giorno e lasciare entrare Dio nella tua anima. L albero di natale sei tu quando resisti vigoroso ai venti e alle difficoltà della vita. Gli addobbi di natale sei tu quando le tue virtù sono i colori che adornano la tua vita.  La campana di natale sei tu quando chiami, congreghi e cerchi di unire.
Sei anche luce di natale quando illumini con la tua vita il cammino degli altri con la bontà la pazienza l allegria e la generosità.  Gli angeli di natale sei tu quando canti al mondo un messaggio di pace di giustizia e di amore. La stella di natale sei tu quando conduci qualcuno all incontro con il Signore.  Sei anche i re magi quando dai il meglio che hai senza tenere conto a chi lo dai. La musica di natale sei tu quando conquisti l armonia dentro di te. Il regalo di natale sei tu quando sei un vero amico e fratello di tutti gli esseri umani.
Gli auguri di Natale sei tu quando perdoni e ristabilisci la pace anche quando soffri. Il cenone di Natale sei tu quando sazi di pane e di speranza il povero che ti sta di fianco.Tu sei la notte di Natale quando umile e cosciente ricevi nel silenzio della notte il Salvatore del mondo senza rumori ne grandi celebrazioni; tu sei sorriso di confidenza e tenerezza nella pace interiore di un natale perenne che stabilisce il regno dentro di te. Un buon natale a tutti coloro che assomigliano al natale.”

vendredi 28 novembre 2014

Guy Desgrandchamps : architecture et modestie

Notes de lecture  (et compléments personnels) des actes du colloque tenu en juin 1996 au Couvent Le Corbusier de la Tourette, et repris lors des conférences « cosa mentale » de l’Ecole d’Architecture de Paris-Belleville en octobre 2011.

Au sens premier être modeste  c’est être « celui qui observe la mesure ». Exercice de la mesure, la modestie n’est ni médiocrité, fausse humilité, ou renoncement. Elle est observation et mesure de l’ « en soi » des choses. Tandis que l’orgueil pousse à s’isoler  du monde, la modestie loin du repli sur soi, ou de la retraite, de l’acceptation des défaites annoncées, d'une démission ou d'une restriction, oblige à prendre le tout du réel. Salutaire, son contraire est « le paraître ».
Complice qui fait passer du « moi je »  au « moi avec », au « moi vis-à-vis », la modestie pose la question importante de l’attitude en architecture, notion qui se rapproche de celle du comportement, dans ce qu’elle recèle de dignité et d’humaniste, de responsabilité sociale et historique, de culture. « La modestie sacrifie l’apparence vaniteuse qui est l’important pour moi, à la réalité objective de ce qui est important par nature ». (Vladimir Jankélévitch, traité des vertus II – les vertus et l’amour. Champs Flammarion p. 323)

La modestie en architecture, c’est trouver des qualités dans un programme, dans un site et, en prenant en compte les nombreuses contraintes inhérentes à un projet, essayer de les dépasser ; c’est ne pas faire semblant de croire que l’architecture de qualité est faite par de grands gestes, par des bâtiment « impressionnants ».
La modestie en architecture vient d’une adéquation entre la situation du projet et la solution proposée.
La modestie d'une pratique est à déconnecter totalement de l’attitude personnelle de l’architecte : on ne parle pas bien sûr pas de modestie comme aspect d'une personnalité mais d’une posture professionnelle face aux questions que pose chaque projet dans une conjoncture donnée : la modestie commence par la conscience du fait que, quel que soit le projet, la qualité du travail et de l’effort de réflexion doit être la même, et doit toujours apporter des réponses aux questions sur la relation de l'architecture à l’histoire, au temps, au territoire, aux personnes…  Ainsi compris, le rapport de l’architecture à la modestie implique non pas un renoncement, mais au contraire une attention extrême portée au projet, une implication dans les recherches les moins attendues, presque hors des normes convenues.

En proposant de se traiter soi-même comme un autre, la modestie invite à la détente, à une forme de régulation implicite. A l’inverse de l’humilité, elle n’exige ni l’anéantissement de l’autre, ni le renoncement de soi, mais elle dit simplement « ce n’est que moi, mais c’est tout de même moi ». Socrate aurait pareillement dit : « Ce que je sais c’est que je ne sais pas » – ce qui ne veut pas dire qu’on ne sait rien. La modestie est invitation à la sincérité envers soi-même, reconnaissance du peu, de n’être que soi – ce qui peut-être beaucoup, déjà tout, et n’exclut en rien une certaine fierté d’être, une nécessaire estime de soi. C’était une boutade, mais Franck Lloyd Wright déclarait préférer l’arrogance sincère à l’humilité feinte.
La modestie tient le double enjeu de n’occuper que sa propre place mais de l’occuper pleinement, de s’inscrire pleinement dans le paradoxe de « l’appréciation mesurée de sa propre valeur ». (Jankélévitch, op cit p.334)

Si l’architecte est bien « celui qui pense en homme d’action, et agit en homme de pensée », la modestie est le moyen qui permet d’aborder le passage à l’acte en donnant à l’intention toute sa responsabilité. C’est à dire se situer en conscience dans l’intervalle des possibles et de leur puissance sans chercher la surenchère forcenée du paraître. Par sa capacité à confronter à l’important par nature, la modestie indique la gravité de l’acte d’architecture. « La modestie est une protestation philosophique et raisonnable contre l’idolâtrie de l’événement personnel » (Jankélévitch, op cit p.322), elle est un événement qui s’épanouit parfaitement loin des expressions gratuites et égotiques. Elle est le moyen de résister joyeusement aux tentations.
Et tout cela n’est pas contradictoire avec la modernité même et la liberté qu’elle porte. Si elle est questionnement permanent des acquis, processus de reformulations et de découvertes, attitude de réponse exacte aux besoins du temps. La modestie peut être alors la compagne des architectes pour appréhender l’enchanteur désenchantement de la modernité. Et peut être même son nécessaire avenir : « le paradoxe est de trouver l’acceptation d’un devoir à l’extrémité même de l’individualisme ». (André Gide, à propos de sa seconde préface à Vol de Nuit de Saint-Exupéry, journal  1889-1939)

A l’envers d’une inacceptable présence du paraître et de la main forcée, une architecture  modeste serait-elle une architecture banale ? Il s’agit en réalité d’une autre esthétique, proche du classicisme français comme art d’exprimer le plus en disant le moins. La modestie est une qualité par laquelle s’aborde avec pudeur et finesse ce qui dans l’ordinaire est essentiel, cet « important par nature ». Cela n’est pas sans difficulté : la modestie ne serait-elle pas alors aliénation aux contingences ou incapacité à mieux faire ? Capacité à se situer, elle est au contraire ce par quoi  se repère l’intervalle sur lequel agir, s’élabore une attitude. « La modestie préside à une distribution impartiale de la valeur et restitue l’univers à son relief véridique ». (Jankélévitch, op cit p.322)
Dans le champ complexe du « déjà là » et de « l’être-là », du transitoire d’un état vers un autre état, entre le peu et le beaucoup, l’architecte a la responsabilité et le rôle d’un passeur. Un rôle qui oblige à se situer, à être là dans le relief du jeu, à installer une situation d’où procède la passe décisive et surgit le but.

S’il est toujours assez déplaisant de suggérer un artificiel retour à la morale – ce qui signifierait que l’on a beaucoup à se faire pardonner – il peut être en revanche plaisant de souhaiter l’accompagnement vertueux de l’architecture. Evoquer la modestie serait en définitive parler d’une certaine forme de vacance de soi, qui s’offre comme disponibilité et non comme absence. Et qui invente l’architecte comme passager-penseur accomplissant un acte semblable à l’opération alchimique. La modestie devient alors comme un acte de conscience que le projet est un processus de transformation qui a pour but de modifier la réalité, quelque fois même d’une façon importante, sans mettre le projet ni l'architecte – l’expression de soi - au centre des attentions, mais plutôt le contexte en phase de transformation, la transformation même.

Attitude de référence, entre sens de la mesure et inquiétude d’une conscience morale, la modestie, loin de légitimer la médiocrité, suggère de façon presque paradoxale de cultiver une certaine ambition…

Le mémorial aux martyrs de la déportation, sur l'ile de la cité juste derrière le chevet de ND de Paris, construit par Georges-Henri Pengusson en 1960-62 est la première idée qui me soit venue pour illustrer ce que pourrait être les effets de la modestie en architecture...


Saint Paul en Fôret

Une pierre tombale pour recueillir les noms de nombreux aïeux, rassemblés là dans ce haut-pays varois dont ils furent originaires. Organiser l'ensemble comme pour redire un bout de leur histoire, être guidé de feuilles en feuilles et refaire l'arbre généalogique. Rester simple, pour donner de la douceur au moment.

mardi 11 novembre 2014

Nicolas Schöffer: Spatiodynamisme

D'abord sculpteur, puis urbaniste, architecte, théoricien de l'art, Nicolas Schöffer (1912-1992) a été un des artistes les plus importants de la seconde moitié du XXème siècle. Pionnier de l'art cybernétique, on le connaît moins que d'autres, car il  a consacré  une part très importante à la recherche fondamentale en art. Ces écrits sont impressionnants de finesse et de rigueur d'analyse. Toujours d'actualité, il y développe les conséquences sociales, politiques et culturelles d'une théorie de l'art renouvelant la perception et de la construction de l'espace. 

" L'espace se révèle d'abord par le vide, par l'opposition des pleins et des vides. Mais son apparition reste timide. L'objet demeure immuable, plus transparent qu'auparavant, mais il est là en tant qu'objet. L'espace introduit dans cet objet ne sert qu'à le valoriser. C'est déjà, néanmoins, le point de départ d'une utilisation de l'espace, matière immatérielle qui annonce la disparition de l'objet.
Certains sculpteurs, comme Gonzales, Gabo, Pevsner, furent les premiers à introduire sciemment dans leurs sculptures des vides où l'espace apparait avec évidence.Tentative encore partielle. S'ils ont déclaré les premiers que l'espace était pour eux prédominant, le jeu des formes massives semble avoir dominé leur recherches.
Pour eux l'espace n'est pas encore la matière absolue. On pourrait considérer certaines de mes structures comme des pièges tendus à l'espace. On peut piéger celui-ci avec des structures simples, le moins dense possible, capter une fraction de l'espace et le dynamiser en utilisant des structures selon des rythmes spécifiques, en donnant un contenu énergétique à l'espace qui est à la fois à l'intérieur et autour de ces structures.
Michel'Ange, qui jouait beaucoup avec l'espace, reste cependant un sous-produit des Grecs. Mais chez lui, le rapport des volumes et des structures sous-jacentes a déjà une extraordinaire perfection sur le plan spatial. Il a élaboré le rapport des uns aux autres en fonction de l'espace environnant, et chaque plan est traité non en tant qu'objet isolé mais en tant qu'élément structuré dans un espace structuré. On le sent jusque dans ses fresques.
Une rupture radicale apparait aujourd'hui, même par rapport à ceux qui, comme Mondrian, Gonzales ou même Calder, on travaillé avec l'espace: il s'agit de supprimer totalement le modelage des matériaux solides et de les utiliser exclusivement pour la captation de fragments d'espace définies pour rythmer ces programmes.

L'importance de l'espace a dépassé celle de la matière palpable. Un mouvement de bascule irréversible vient d'apparaître. Une matière immatérielle fait irruption dans les techniques artistiques, avec force, en s'imposant comme matériau de base. mais l'utilisation de l'espace en tant que matériaux exclusif nécessite une toute nouvelle technologie artistique. L'oeuvre doit être construite avec rigueur: elle doit être à la fois légère, monumentale et stable. Sa structure doit obéir à certaines règles.
L'objet à de l'importance, mais c'est le coté immatériel, en l'occurrence l'espace inclus dans les structures, qui détermine l'importance de l'oeuvre. C'est le premier pas vers la disparition progressive de l'objet, et aussi vers la dissociation de l'objet et de l'effet. Dans la réalisation spatiodynamique, c'est justement l'espace inclus qui provoque l'effet, et non la structure palpable. 
L'effet dépasse l'objet matériel et valorise l'idée de base."

Nicolas Schöffer, la ville cybernétique, 1969

"Dans un atelier de Montmartre: la naissance des lumières du Paris futur" - couverture de Paris Match Juillet 1967

lundi 10 novembre 2014

Intelligence collective

Il y a dix jours, week-end de la Toussaint à Anvers. Il suffit d’arpenter les rues pour sentir énergie, ouverture, richesse. Energie d’une ville encore active à des heures avancées de la nuit, et des grues du port qui se profilent à l’horizon. Ouverture à travers le dialogue des époques, où un aujourd’hui audacieux trouve sa place dans les entrelacs du passé et tisse maintenant  aussi une histoire. Richesse matérielle et de culture, évidentes au moindre débouché de rue et de place, de la somptueuse église baroque de Saint Paul aux vitrines du Meir. Anvers est une capitale. Dense de spectaculaire, de sollicitations et de propositions, elle est intense.
Il y a des détails qui ne trompent pas, comme ces bornes de contrôle du trafic des tram ou de régulation des feux. Ailleurs, pauvres objets techniques qui encombrent les trottoirs et parasitent la cohérence de l’espace urbain. Ici, habillés de couleurs et d’histoires à raconter. Et c’est tout simple : des nœuds de marine – nous sommes dans un port. Et un jeu de piste se dessine, de rues en rues, souvenirs pour les grands et apprentissage pour les petits. Cela témoigne éloquemment d’une attention portée à la ville jusque dans ces détails anodins et pourtant fondamentaux. Ce soin est le marqueur évident d’une intelligence collective à œuvre.
Je rêverai que nos villes aient ce genre de bonnes idées qui ne coûtent pas grand’ chose, sinon un peu d’imagination et de volonté. Les supports oubliés du regard sont nombreux qui pourraient mettre en scène la vitalité, la fantaisie, la liberté de nos communautés humaines. Dans quel piège sommes nous donc, à ne pas être capables d’investir dans le sens ! Trop individualistes certainement pour produire une identité plus large que nos petits territoires. Les énergies et les talents sont aux taquets, et pourtant l’explosion, l’irruption, le débordement ne se produisent toujours pas. Le remède à ce sur-place délétère est dans la décision d’y aller, et sans autres considérations, de le faire. 
En 1615, au sortir des guerres de religions qu’il tenta d’analyser, le Cavalier Marin, lettré de cour vaguement superficiel et aujourd’hui perçu comme poète-philosophe, écrivait ceci : « La France est toute pleine de contradictions et de disproportions, lesquelles cependant forment une discorde concordante, qui la perpétue. Des coutumes bizarres, des fureurs terribles, des mutations continuelles, des extrêmes sans demi-mesure, des tumultes, des querelles, des désaccords et des confusions : tout cela, en somme, devrait la détruire et, par miracle, la tient debout ». Un peu d’intelligence collective nous ferait tenir aujourd’hui débout de manière moins chancelante…


André Derain, Pinède. Cassis 1907

Sous la puissance
des troncs sourds le village au creux du vallon.
Embrasé. Communie à la même ardeur.
Il ne peut davantage face à la mer, à l’imparable verticale de mer et de ciel.

De suite on ne le voit pas, ce jaune étrange du ciel.
Se cacherait-il ? Il n’est pourtant qu’intense,
mais sans éblouissement. Son étrangeté viendrait de là ?

Tâches successives d’oranges. Même le vert, presque le bleu sont oranges.
Pourquoi ne parviennent-ils pas à s’imposer, malgré leur franchise ?
Partout des failles, des interstices, des trous laissent deviner
un dessous. Jaune. Uniforme, vertical, ce jaune étrange-là.

De sa discrétion même il soutient les surfaces et le rythme.
Voici pour la nature et le regard et la main de l’homme un diapason.
Unique sujet.
Il ne consume pas.

André Derain (1880-1954). Pinède, Cassis 1907. Huile sur toile, 54 x 64 cm. Marseille, Musée Cantini.


Jean Siméon Chardin, le bénédicité

L’obscurité est douce ce soir
nous sommes ensemble
nous nous regardons
C’est très simple c’est l’unité
nous trois
présence attentive
tout à cessé reste partager

la soupe est fumante ça sent bon
il y aura
une becquée pour l’écoute une pour pâtir
une pour les questions une pour les réponses
une pour l’accueil une pour l’amitié la vie
une pour se donner une pour se recevoir
une pour comprendre une pour le mystère
une pour tout une pour rien
            becquée cadeau parfait
quelque chose de limpide comme
si c’était

moi je suis là
je ne comprends pas trop
pas tout
            mais je suis d’accord

je pressens que c’est l’amour de Dieu

Jean-Siméon Chardin (1699-1779), Le Bénédicité – 2de version. Vers 1741. Huile sur toile 49.5 x 41 cm. Paris, Musée du Louvre


dimanche 26 octobre 2014

Castor & Pollux, de Jean-Philippe Rameau

Castor et Pollux, opéra de Rameau (1754) / Opéra de Lille, mardi 21 octobre 2014.

Les histoires de dieux et de mythologies nous parlent peu aujourd'hui, et les canons esthétiques du XVIIIe siècle sont eux aussi bien éloignés de nous. Et pourtant... Deux frères, amoureux d'une même femme. Deux soeurs, amoureuses d'un même homme. Tous les ingrédients sont rassemblés pour conduire un récit haletant: amour et désir, meurtre et sacrifice. Il suffit juste de prendre ces personnages au sérieux, et de faire confiance au génie musical et théâtral de Rameau (1683-1764). C'est ce qu'ont su faire Barrie Kosky à la mise en scène et Emmanuelle Haïm à la direction musicale.
On est saisi par l’expression sans détour de la violence des relations – les corps se jettent contre les murs. On est tétanisé par les passions déchainées - les convulsions sexuelles de la jalousie sont explicites. On est arrêté par le climat d'immobilité sacrée du IVe acte – le silence se fait et ce que Barrie Kosky donne à voir est très simple et très beau.
On l’aura compris, et c’est notable, la palette du metteur en scène est impressionnante d’étendue et de maitrise. Dans un décor se limitant à une austère boite de bois clair il parvient, sans jamais chercher l’équivalence visuelle à l’émotion musicale, à rendre crédible ce que vivent ces gens : l’adieu, la séparation, la déchirure, l’abandon. Cette histoire de dieux finit par s’oublier, elle est bien le prétexte suffisant pour poser sur la scène du théâtre ces situations que nous connaissons.
L’élégance de cœur de la musique de Rameau fait le reste. Pudeur des sentiments, souvent teintée de mélancolie. Et manière de faire avancer le récit de manière très moderne, par séquences successives plutôt que par le déploiement d’un grand arc dramaturgique traversant les cinq actes. La narration ainsi ouverte sur un possible engage, par de permanentes ruptures de ton et d’action, l’implication du spectateur dans un voyage véritablement émotionnel. 
Je suis sorti déplacé par la rencontre avec ce qui s’est révélé être une œuvre-monde, figure abstraite et réaliste, tout à la fois terre, ciel et enfer, et nous-autres aux deux extrémités de la corde.