dimanche 5 janvier 2014

De quoi Hamlet est-il le nom ? / Of what Hamlet is the name ?

« C’est au XXe Siècle que Hamlet devient Hamlet, dont l’ombre épouvantable a traversé les époques. Oubliée au XVIIIe siècle, retrouvée et minimisée au XIXe siècle, elle deviendra au XXe siècle l’emblème même du théâtre, la preuve fulgurante que le théâtre n’est pas un divertissement spectaculaire mais bien une forme de pensée – et une forme de pensée qui survit aux effondrements conceptuels et idéologiques ; en un mot, une forme de pensée qui sauve.
Hamlet a recouvert de son aile la totalité de la possibilité théâtrale, politique et philosophique. Quatre mots peuvent circonscrire ce cri dans la nuit de l’Occident : dictature, mort, théâtre et folie. Et la combinaison de ces quatre mots définit l’espace de pensée d’un siècle qui a perdu la garantie transcendantale du christianisme et d’une Europe qui n’est plus unie à son origine que par l’angoisse de se perdre. Dictature de la mort, théâtre de la dictature, folie de la dictature, théâtre de la folie, théâtre du théâtre, mort de la folie, folie de la mort, mort comme théâtre et théâtre comme mort, etc. Ces quatre mots combinés inscrivent l’Europe dans un destin de décadence et de pourriture dont la pensée ne trouve son origine nulle part ailleurs que dans l’intuition de Shakespeare, cette première intuition d’un échec de la culture occidentale.
Quatre lectures sont donc possibles pour une mise en scène de Hamlet. Philosophique : une longue méditation sur la mort ; psychanalytique : le fils qui ne peut prendre la place du père ; politique : l’éternelle aspiration à la rébellion écrasée par la force ; et enfin esthétique : le théâtre est un monde et le monde est un théâtre. Toutes les mises en scène et adaptation de l’œuvre (car la pièce est toujours adaptée) combinent ces quatre possibilités et entremêlent ces lignes de sens. (…)
La lecture politique est celle qui aujourd’hui nous concerne le plus directement. Jacques Derrida, dans sa prodigieuse lecture de Hamlet, qui s’intitule « Spectres de Marx », comprend le désarroi de l’Occident à la période de la chute du Mur, comme l’angoisse de Hamlet. Pour lui, ce spectre qui vient – dont on doute de l’identité – est celui de Marx et de la révolution, il hante l’Europe, lui demande une chose qu’elle ne sait pas comment accomplir. Car l’impossibilité d’agir de Hamlet est ce qui aujourd’hui nous interpelle le plus cruellement. A ceux qui pensent que l’histoire est morte (« the time is out of joint » / le monde est hors de ses gonds, tout va de travers)), Derrida fait répondre Hamlet. Si tout est impossible, reste l’angoisse de Hamlet pour fertiliser le devenir – l’angoisse que le spectre rend éloquente.
Comment imaginer une révolution qui ne soit pas immédiatement défigurée par une nouvelle dictature, économique ou médiatique ? Comment inventer encore un rapport politique au monde alors  que l’usurpation de l’espoir a atteint les pleins pouvoirs ? Pensons à ce Printemps Arabe qui a commencé comme un rêve paisible et devient le cauchemar des nuits syriennes. Comment agir ? Peut-on agir ? Nous savons seulement que nous devons agir, et ce spectre ne nous laisse pas en repos, il vient chaque nuit sur nos écrans mondialisés accuser les visages e la dictature tandis que tergiversent les institutions internationales.
Les Horatio contactés sur facebook ne sont pas à eux seuls une armée propre à restaurer la dignité de notre royaume pourrissant, et l’art lui-même ne semble plus qu’un objet de spéculation marchande. Le désespoir de l’Occident est total et confirme totalement la douleur de Hamlet. Mais Derrida nous offre pourtant, par Hamlet, une possibilité d’espérer. C’est la figure du spectre comme résistance du sujet, persistance du désir, insistance de la vie. Il faut la pourriture  du royaume pour que le Spectre émane sur les remparts. L’homme est, aujourd’hui en Occident, un orphelin qui sait que quelque chose subsiste… »

(Olivier Py, Hamlet, ou l’oeuvre des possibles. In programme pour Hamlet de Ambroise Thomas, Théâtre de la Monnaie, Bruxelles. Décembre 2013)


« It’s during the twentieth century that Hamlet became Hamlet, whose terrible shadow has gone through times. Forgotten in the eighteenth century, found and minimized in the nineteenth century, this shadow became in the twentieth century the very symbol of theater, the dramatic proof that theater is not entertainment but a thought form - and a way of thinking that survives to the conceptual and ideological collapses.  In a word , a thought form that saves.
Hamlet has covered from his wing the whole theatrical, political and philosophical possibility. Four words can define this cry in the Western night: dictatorship, death, drama and madness. And the combination of these four words defines the thinking space of a century that has lost transcendental guarantee of Christianity, and a Europe that is only linked to its origin by the anguish of losing. Dictatorship of the death,  theater of the dictatorship, the dictatorship of madness, madness theater, died of madness, madness of death, death as theater and theater as death, etc. These four combined words place Europe in a destiny of decadence and rot (« something is rotten in the state of Danmark » I, 4) whose thinking is rooted in the intuition of Shakespeare, the first-ever intuition of a failure of Western culture.
Four readings are possible for a staging of Hamlet. Philosophical : a long meditation on death, psychoanalytic: the son who cannot take the place of the father,  policy : the eternal aspiration for rebellion crushed by force, and finally aesthetic : the theater is a world and the world is a theater. All staging and adaptation of the work (because the play is always ajusted) combine these four possibilities and mixe these meaning lines. (...)
Political reading is that today we are concerned most directly. Jacques Derrida, in his prodigious reading of Hamlet, entitled "Specters of Marx", understands the Western dismay at the time of the fall of the Wall, as Hamlet’s anguish. For him, this coming Spectre - which identity we doubt- is that of Marx and revolution, it is haunting Europe, and asks one thing Europe does not know how to do. Because Hamlet’s incapacity to act is what today challenges us most cruelly. To those who think that history is dead ( « the time is out of joint » 1, 5), Derrida show of Hamlet. If everything is impossible, Hamlet’s anguish remains to fertilize the future – an anxiety that Specter makes eloquent.
How to imagine a revolution that is not immediately disfigured by a new dictatorship, economic or mediatic? How to invent even a political link to the world as the usurpation of Hope has reached full power? Think that the Arabic Spring began as a peaceful dream and becomes a Syrian nightmare. How to act? Can we act? We only know that we must act, and the Specter does not leave us in peace, he comes every night on our globalized screens, accusing dictatorship faces while international institutions procrastinates.
The Horatio contacted on facebook are not an army to restore the dignity of our rotted kingdom, and art itself seems to be only an object of market speculation. The desperation of the West is total and confirms Hamlet’s pain. But yet Derrida offers us, with Hamlet, a possibility of Hope. It’s the figure of the Specter as resistance of the subject, persistence of the desire, urging of life. Kingdom’s rot is necessary so that the Specter comes on the battlements. Now, in the West, man is an orphan who knows something remains ... »

(Olivier Py, Hamlet, the play of possibilities. In programme notes for Hamlet by Ambroise Thomas, La Monnaie Opera House, Brussels. Dec 2013)


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