mardi 24 juin 2014

Orphée et Eurydice / Romeo Castellucci

Orphée et Eurydice de Christph Willibald von Gluck, théâtre de la Monnaie-De Munt, Bruxelles, dimanche 22 juin 2014.

Orphée et Eurydice est un opéra important dans l'histoire de la musique. A la fin du XVIIIe siècle Gluck entend réformer l'art lyrique en y introduisant une vérité dramatique quasi-inexistante dans les oeuvres de son temps, succession d'airs à vocalises pyrotechniques composés pour faire valoir des chanteurs virtuoses. Quel meilleur sujet pour cette réforme que celui d'Orphée, le poète qui par la puissance de la musique envoute le gardien des enfers et obtient le retour à la vie de son épouse Eurydice.
L'oeuvre est en quatre actes, joués sans interruption. Au premier acte Orphée pleure la perte de son aimée et décide d'accéder aux enfers. Le second acte s'y déroule et s'achève sur la lamentation "J'ai perdu mon Eurydice"Orphée ayant bravé l'interdit de ne pas se retourner. Amour, aux 3e et 4e actes, vient cependant lui annoncer qu'Eurydice est désormais aux Champs-Elysée et va l'y conduire pour y vivre avec elle la félicité éternelle.
Comment interpréter aujourd'hui cette histoire afin qu'elle parle à nos sensibilités contemporaines? Que peut-être cet "enfer", ou plutôt ce lieu ou cet état intermédiaire entre la vie et la mort? Romeo Castellucci, l'un des très grands homme de théâtre de notre époque, et connu pour ses visions abstraites si pertinentes à montrer l'invisible du visible, identifie les "limbes" d'Orphée et Eurydice aux situations de coma.

La scène est réduite à une bande étroite et nue, un écran noir occupe tout le cadre. Dans l'axe, un micro et une chaise où Orphée attend. A droite un rack et ses équipements techniques, qui se met en marche une fois le chef en place. Un texte projeté sur l'écran nous apprend alors que, en ce dimanche 22 juin, la musique va être retransmise par un dispositif spécifique à une jeune femme prénommée Els, qui habite dans la banlieue de Bruxelles. Saisissement: alors que le théâtre est le lieu clos où le monde est convoqué pour sa mise en ordre, une inversion instantanée se produit. Nous voilà ici et en même temps projeté dans le monde - un autre, qui n'est pas là, est là et écoute en même temps que nous....
On peut lire sur l'écran l'histoire de cette jeune femme, courageuse, entreprenante, mère de deux jeunes enfants. Ce récit aboutit au 18 janvier 2013 où Els est prise d'un malaise. Depuis un an et demi elle est victime d'un type de "coma" particulier, le "looked-in syndrom": Els est entièrement consciente, ses facultés intellectuelles et ses capacités sensorielles sont entières mais elle est totalement paralysée à l'exception des yeux, avec lesquels elle communique. Un clignement pour "oui", deux pour "non". Elle réside à la Revalidatieziekenhuis Inkendaal de Leeuw-Saint-Pierre, chambre 416.
C'est à ce moment là que l'écran s'anime. Des images apparaissent, floues et presque grises, faisant songer à la lumière argentée des tableaux de Corot. L'acte d'exposition est passé, itinéraire commence, et nous emmène à travers la campagne bruxelloise. Nous n'en croyons ni nos yeux ni notre esprit même, mais pourtant, oui, c'est bien vers Els que nous allons, c'est elle que nous allons visiter. Nous franchissons les portes de l'hôpital, nous allons dans les couloirs, nous voyons les équipements thérapeutiques, nous sommes face à la porte 416. L'émotion est à son comble.

Aux murs de la chambre, un alphabet est affiché, pour communiquer. Les dessins des enfants aussi, et leurs jouets qui trainent dans un coin de la pièce. Els est allongée, elle écoute avec nous la musique. Comme tout ceci pourrait être un voyeurisme abject s'il n'y avait ce flou, ce voile de pudeur qui laisse tout intact, ce geste chaste qui ne cherche à attraper, à posséder. Nous voyons Els. Longuement. Silencieusement.
"J'ai perdu mon Eurydice". L'image s'interrompt, le noir se fait dans la salle et la fosse d'orchestre, soudain et absolu. La perte est-elle irréversible? Une lumière ténue surgit sur scène, c'est Amour venant conduire Orphée aux Champs Elysées. Il tire l'écran comme on tire un rideau pour révèler (à proprement parler) un paysage de vallons et de forêts, incroyable décor en trois dimensions, bucolique et contemplatif comme un tableau de Poussin. L'éclairage, tout autant admirable, fait passer en quelques minutes qui semblent une éternité, de la nuit étoilée à l'aurore, puis au plein jour et au crépuscule. La nature sans cesse recommencée, la continuité, la paix. 
Maintenant nous pouvons retrouver Eurydice, maintenant nous pouvons retrouver Els. Tandis que le choeur final célèbre l'amour, des bras tatoués entrent dans l'image, assurément ceux de son époux qui lui enlève délicatement les écouteurs. Une caresse sur son front, un baiser. Le rack s'éteint, fin de la retransmission, silence absolu dans la salle. Le nom de Els apparait une dernière fois sur l'écran. Els, absolument présente.

Tout cela est-il encore de l'opéra? La quasi immobilité sur scène d'Orphée et l'emploi massif de la vidéo font que l'on peut trouver que la musique est traitée comme une "bande son". Cela est assez opposé à l'art lyrique. Pourtant, c'est bien de théâtre dont qu'il s'agit, ne serait-ce que parce que cette expérience est temporelle, elle ne pouvait avoir lieu que là et à ce moment. 
Romeo Castellucci se place tellement au-delà de l'expression dramatique habituelle de l'opéra, celle-là même du théâtre occidental, que nos repères conventionnels en sont bousculés. Parce qu'il possède un sens aigu de la puissance de signification des formes et des gestes, Romeo Castellucci va au delà de la relecture culturelle, sociale ou psychologique des oeuvres qu'il aborde. Il touche ainsi à des régions inconnues de l'expression et de l'émotion partagée collectivement (le théâtre). Et ces régions sont passionnantes, parce qu'elles dialoguent avec nos questions d'aujourd'hui. Plus encore elles les dépassent, et c'est de ce déplacement que surgit une expérience émotionnelle indélébile.
Il me semble que la séquence-clé de l'interprétation de Romeo Castellucci est le dévoilement des Champs Elysées. La convention aurait montré un lieu riant ou abstrait, il en fait un mouvement, une dynamique, un temps. Et c'est cela qui éclaire l'ensemble. La présence de Els devient alors parole. Elle, qui ne peut communiquer par nos moyens habituels, ou si peu, nous transmet par sa décision de participer à cette expérience théâtrale que la vie est plus large que ce que nous en savons, elle nous rappelle que tout continue et que, finalement, rien n'empêche. Nos vies sont potentiellement hors du commun. Si l'art de la scène ne dit cela, et peu importe que ce soit en mot, en musique ou en danse, que pourrait-il bien dire?

Au delà de l'émotion, quelque chose d'inattendu s'est produit. Il est en effet toujours inattendu et puissant qu'un évènement touche la nature même de nos identités: de spectateurs nous sommes devenus témoins. Témoins de la force d'un échange rendu possible par le théâtre, d'un geste accueilli, du dépôt en soi de quelque chose de la vie d'un autre, d'un inconnu, et qui d'une certaine manière fait vivre de sa vie. Cette chose demeure, mystère expérimenté de la parole qui transforme, mystère devant lequel nous sommes tous, Els, ses proches et ses soignants, équipe de création et spectateurs. Emus et reconnaissants.






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