lundi 23 juin 2014

Patrick Bouchain, le Chanel à Calais.

Un article écrit à la suite à une visite à Calais pour la revue A&MOTS de l’Association Architectes-Maîtres d’Ouvrage Région Nord, publié en octobre 2009.

Un ancien abattoir en sortie de ville, bâti à la fin du dix-neuvième siècle, longtemps en déshérence, et converti en centre culturel - deux salles de spectacles, un cirque, un restaurant, des ateliers - en 2008 par Patrick Bouchain. Des bâtiments puissamment adaptés à leur nouveau rôle : ici une toiture surélevée en bardage d’acier, là une terrasse de bois en extension, qui dans leurs formes comme dans leurs matériaux, n’ont rien à voir avec l’existant, une architecture de brique des plus banale. Il en résulte une impression un peu déconcertante , et assez agréable, d’un endroit tout à la fois ancien et nouveau, dépenaillé et cohérent, abandonné et habité.
Patrick Bouchain nous accueille devant la grande salle. En fond de décor un mur qui ne cache pas ses rebouchages au ciment, et au dessus de l’auvent, le nouveau volume de la cage de scène, en tôle ondulée et joints réalisés à la bande adhésive orange. Derrière la porte, des bruits de gens au travail.  Il est midi, des techniciens sortent, des poignées de main s’échangent avec l’architecte, des regards, des sourires : la connivence avec ces « usagers » saute aux yeux. Le contact avec l’homme est simple, immédiat et chaleureux. A cette architecture étonnante, qui ne manque ni d’humour, ni de fantaisie, correspondrait donc un maître d’oeuvre sans prétention ? Notre curiosité n’en est que  plus vive …
A l’intérieur même constat de réhabilitation à minima, et pourtant vrai et bel effet des espaces dans ce qui n’est pourtant qu’un lieu technique. L’inscription des équipements scéniques dans ce hangar - gradins, coursives, passerelles du grill, est tout à fait lisible sans pour autant attirer davantage l’attention. Les règles sont simples : tout d’abord n’intervenir que là où c’est strictement nécessaire, ensuite dessiner avec précision et sobriété les interventions à réaliser. Cette architecture est donc à la fois réparatrice lorsqu’elle intervient sur l’existant, et attentive aux besoins d’usage lorsqu’elle est neuve. Le résultat est d’une discrétion et d’une efficacité remarquables.

Au fil de la visite, Patrick Bouchain nous explique les moyens qu’il met en œuvre pour parvenir à ces espaces qui portent sa marque. Tout d’abord, une connaissance réelle des personnes pour qui il construit. Etant ici dans un lieu de spectacle, il fait montre une culture sans faille de l’histoire et des métiers de la scène : il évoque les conditions concrètes de travail des artistes et des techniciens, il cite Copeau et Vilar plusieurs fois. Ensuite, le mot d’ordre est de récupérer, de recycler, de s’abstenir même d’architecture, pour réinjecter les économies réalisées dans les  lieux et les moments stratégiques du  projet global.
La liberté de Patrick Bouchain (car il s’agit bien de cela) est réaliste. Sa technique de conception architecturale ne se limite pas en effet à répondre aux besoins exprimés avec l’arsenal habituel des usages, des matériaux et de leur mise en oeuvre, du contexte urbain, de la foret des normes, etc. Engagé comme un artiste peut l’être, il revendique davantage l’aventure que la reproduction. Ce qui l’amène à expérimenter non sans amusement des dispositifs qui permettent d’interpréter les prescriptions réglementaires, même si cela est fatiguant, il le confesse lui-même. A travailler aussi avec des entreprises que l’on connaît bien, vraiment bien – des amis, presque.
Les amis… ne serait-ce pas là le vrai secret de cette réussite ? Faire de l’architecture ensemble, voilà qui est peut-être le vrai projet de Patrick Bouchain. À Calais en ce 6 octobre, c’est la présence à ses cotés de Francis Peduzzi, l’initiateur du Channel qui a voulu travailler avec l’architecte. C’est aussi le rappel de la place de François Delarozière dans cette histoire dont les premières interventions furent conservées, et à qui fut confié ce château d’eau devenu inutile et transformé en un belvédère aussi hirsute que fantasque. Il y en a d’autres encore à qui Patrick Bouchain à cédé la place, pour réinventer la « maison Castor ». Rien d’étonnant alors que ce qui relève d’un certain art de vivre l’amène à inviter le jeune restaurateur Alexandre Gauthier à continuer à Calais l’aventure créative des « grandes tables ».

Tout ce process nous étonne autant que l’architecture qui en résulte. Et pourtant cela marche : nous montrant dans l’axe de la composition, et succédant à l’ancien incinérateur démoli, la forme bizarre, réticulée, en toile orange et kaki du chapiteau du cirque, c’est bien un authentique monument que Patrick Bouchain nous présente. « Je suis un auteur qui entend la commande d’un utilisateur et qui l’a transmet à des constructeurs. Je transmets le sens, je donne des indications, un peu comme un metteur en scène avec ses acteurs. » Nous avons donc eu droit à une démonstration plus qu’à une simple visite : La force de la démarche de Patrick Bouchain est évidente, où ce n’est pas la forme qui fait sens, mais le sens qui fait forme. 



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