jeudi 31 juillet 2014

L’opéra, un art contemporain

A la lecture des précédents billets renvoyant à l’histoire du théâtre et de l’Opéra, des conventions et de la culture lyrique, il est légitime de se demander en quoi cet art peut traduire l’expérience contemporaine et contribuer à la penser.
Si certaines maisons d’Opéra ont des programmations s’appuyant exclusivement sur les œuvres du répertoire (en gros, issues de la seconde moitié du XIXeS + Mozart) et destinées à un public assez conventionnel, d’autres maison font bouger les lignes. En particulier la Monnaie/de Munt à Bruxelles ou l’Opéra de Lille dont les publics sont ouverts, disponibles et même désireux de découvertes.
Cela aujourd’hui ne se limite plus aux relectures contemporaines d’œuvres anciennes par des metteurs en scène qui parviennent ainsi à rendre les histoires crédibles et pouvant même encore nous concerner. L’ouverture du répertoire aux œuvres composées au XXe S et des créations contemporaines portent à la scène des récits autrement plus impliquants.
Les programmes de la prochaine saison à Bruxelles et Lille sont à ce titre remarquables, avec pour chacun quasi exclusivement des raretés et 3 à 4 créations. On ne peut manquer de voir une sorte d’ « âge d’or » de l’Opéra quant on considère le nombre d’ouvrages de Rossini, Donizetti et Bellini crées au San Carlo de Naples entre 1810 et 1830, puis de Verdi et Puccini à la Scala de Milan entre 1870 et 1900 environ. On ne peut manquer de penser, à partager la politique artistique de Peter de Caluwe (Bruxelles) et Caroline Sorrier (Lille), que nous ne sommes plus en reste par rapport aux grandes époques précédentes. L’histoire continue à s’écrire, en lettres d’aventure.

A Bruxelles : Jacob Lenz, Penthelisea, le vin herbé
A Lille : Le journal d’un disparu, Matsukase, Le Petit Prince, Solaris, Le Balcon
A Gent et Anvers : Akhenaton et le festival Opera XXI
Soit pour l’Euro-région 12 créations ou oeuvres récentes sur 24 spectacles environ (dont le quart sont de plus des oeuvres très rarement données).





L’opéra est-il un spectacle populaire ?

Il y a mieux pour se convaincre que l’opéra est un art populaire que de convoquer le souvenir du grand divertissement qu’il fut au XIXe siècle où les italiens criaient « viva Verdi » à l’époque du risorgimiento (Verdi : « Viva Victor Emmanuelle Re Di Italia »). Il y a en effet mieux. Bien au delà des conventions bourgeoises et des costumes gris en représentation, il y a l’expérience.
L’English National Opera de Londres donne tous ses spectacles en anglais. Mozart, Puccini, Berlioz, tous y chantent dans la langue de Shakespeare alors que partout ailleurs dans le monde les œuvres sont données dans leurs langues originales. La musicalité y perd, c’est évident. Mais les textes, traduits dans l’anglais d’aujourd’hui, permettent au public de s’impliquer dans l’action scénique avec une franchise absolument perceptible. Sans compter que le Coliseum où réside l’ENO est plus grande salle de spectacle de Londres, ce qui permet d’avoir des places jusqu’au dernier moment. Aller à l’opéra, habillé comme on est, comme on va au cinéma ? Rien de plus normal.
Depuis 100 ans les Arènes de Vérone proposent en juillet et août une cinquantaine de représentations, à raison de 12.000 spectateurs pour chacune. 600.000 par édition, il faut croire que ça marche… Turandot de Puccini est à l’affiche en ce 26 juillet, sous un ciel menaçant – que bruto tempo. Derrière moi ça fredonne et ça commente pendant que la musique joue, mais tout le monde se tait pendant le grand air de la soprano. Au milieu du second acte il se remet à pleuvoir. « Il miracolo dell’arena » n’aura pas duré… En attendant à l’abri des coursives de l’arène de savoir quand le spectacle reprendra il est passionnant d’écouter les commentaires des spectateurs dissertant sur les qualités musicales et les techniques vocales des artistes. Cela est si juste et précis que l’évidence d’un fait culturel pourtant bien connu me saute aux yeux : l’Italie est bien le pays du beau chant, du bel canto. Un pays où parfois il pleut…  La semaine précédente Aida avait été donnée en petits bouts, mais la représentation était quand même arrivée à son terme, bien qu’il fût 4 heures du matin… Cette fois-ci la météo ne s’arrangeant pas la représentation sera annulée. Ce qui cependant ne manquera pas d’en faire rire quelques uns, qui n’avaient pourtant pas vu ça en 25 ans. Soirée formidable qui restera dans les annales.

Les arènes de Vérone n'ont pas réellement de coulisses: les décors son entreposés à l'extérieur, dont les éléments les plus volumineux sont installés sur scène à l'aide d'une grue. 

On s'y prend à la dernière minute? Le public est déjà là et on s'active sur scène. Mais il y l'excuse de la pluie...


Teatri storici italiani / théâtres historiques italiens

En 1560 Vespasien de Gonzague, Duc de Mantoue, décide de construire une nouvelle ville sur le modèle des cités idéales des philosophes et architectes de la Renaissance. Ce sera Sabbioneta, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Mantoue. Tout y est organisé pour le fonctionnement harmonieux de la vie sociale : lieux de vie et de travail (le ville est aussi proto-industrielle, avec le développement d’un activité de vers à soie), de pouvoir et de rencontre. Ce programme explique pourquoi ce sera là, dans cette enclave expérimentale, que sera construit le premier théâtre « en dur » d’Europe, et de plus indépendant de tout édifice palatial, et abritant une troupe permanente maintenue jusqu’à la disparition de Vespasien en 1591. L’endroit à souffert d’autres activités plus « pratiques » (hangar, étable …) qui ont éliminé scène et gradins, le toit fut refait et le plafond d’origine à disparu. Il faut imaginer une voute de plâtre peinte d’un ciel azuréen qui descendait sur les murs latéraux et du fond de scène pour les faire comme disparaître. La scène était équipée d’un décor fixe de rue en perspective d’une cité encore plus idéale que Sabbioneta. Intérieur et extérieur, vérité et mensonge, artifice et naturel se confondent en un tout qui est le temps et l’espace de la représentation scénique. L’essence même de ce qu’est le Théâtre est là, absolument, dès ce premier essai. Magique et bouleversant.
Parme, 1619. Ranuccio Farnese veut épater son rival et néanmoins prestigieux allié Cosme de Médicis. Quoi de mieux, de plus in pour ce faire que de faire bâtir un théâtre ? Car depuis dix ans, un nouveau type de spectacle est né, complètement moderne sinon d’avant-garde, qui  lie musique, chant, danse et poésie : l’opéra. Sabbionetta : 150 places au mieux. Le teatro Farnese : 3000 ! Et le premier théâtre jamais équipé de vraies coulisses et d’équipements de machinerie pour les changements de décors. Aujourd’hui encore, et malgré le bombardement de 1944, c’est extrêmement spectaculaire. En 1634 le plus grand musicien de l’époque et auteur de la première œuvre lyrique de l’histoire, Claudio Monteverdi y donnera « Mercurio e Marte ». L’œuvre est perdue. Mais quand même, Monteverdi, là….

PS. Le régisseur du Teatro Reggio m’a raconté qu’ils avaient donné il y quelques années un Verdi au Teatro Farnese. Ils ne recommenceront plus, car l’acoustique du lieu est impossible. En effet la conjonction de l’absence de plafond et une salle toute en longueur fait que les voix ne passent pas. Dès lors on comprend que l’architecture des salles se stabilisera avec la mise au point d’une forme plus ramassée, en fer à cheval, qui sera la marque des théâtres dit « à l’italienne ».

Le teatro all' antica de Sabbioneta


Le teatro Farnese de Parme




Bologna

Bologne, ville connue et inconnue tout à la fois. Son nom dit quelque chose, ne serait-ce que pour les pates « al ragu » ou son Université, la première d’Europe, fondée en 1088. Et pourtant quel circuit touristique passe par là ? Si la ville est passionnante, c’est bien davantage par sa vitalité et son animation que par ses trésors d’art néanmoins magnifiques. Il y a là, dans un cosmopolitisme étudiant très présent, quelque chose de Barcelone. A l’italienne cependant, et c’est un régal. Des grandes cités de la péninsule Bologne est certainement celle qui est le plus à vivre.
De tous les témoignages historiques je retiens le siège historique de l’Université (l’Alma Mater Studiorum) et le musée universitaire. Au premier, Palazzo dell’arciginnasio, multitude d’écussons des enseignants qui y ont œuvré. Il y en a plus de 7000, ce qui n’est pas sans stupéfier. Dans le second, Palazzo Poggi, la plus ancienne collection de Sciences Naturelles jamais constituée. C’était en 1550. Traces touchantes d’un morceau de la modernité qui s’est joué là. Et continue à s’exprimer, librement, sous les arcades de la via Zamboni.





Mantova

A la fin de la Renaissance, vers les années 1520-1560, Mantoue est le foyer d’une intense activité artistique autour d’un mouvement que l’on appellera plus tard le maniérisme. Le temps de l’idéalisme du quattrocento est passé, l’époque est davantage inquiète : instabilité politique, querelles religieuses, crises économique et sanitaire… L’art et l’architecture  s’en font l’écho, et de manière parfois contradictoire. En architecture, Giulio Romano invente un style assez expressif fait de bossages et de modénatures et crée les palais comme s’il s’agissait de grottes: les Palazzo Ducale et Palazzo Te à Mantoue, Palazzo Giardino à Sabbioneta reconstruisent une nature maitrisée par la géométrie. A l’intérieur la débauche de couleurs, de personnages, d’ornements peints est à peine croyable. Rugosité extérieure, somptuosité intérieure, et entre les deux des loggias, des plans d’eau ou des jardins suspendus, l’ombre des recoins, le silence. Tout témoigne d’un art de vivre comparable dans son raffinement de ce qu’en laissent deviner l’Alhambra ou Topkapi. Ce tout de suavité laisse un souvenir indélébile.

Giulio Romano et Giovan Baptista Bertani: détail de la façade "alla rustica" du Cortile della Cavallerizza, palazzo Ducale,1556

Giulio Romano, Palazzo Te, construit entre 1525 et 1535 (décoration intérieure). Salle de Jupiter et Psyché. 

Giulio Romano, Palazzo Te. La salle des vents

Giulio Romano, Palazzo Te. La loggia ouvrant sur le jardin

Giulio Romano, Palazzo Te. La façade sur le jardin



Carlo Scarpa à Vérone

La connaissance des matériaux, la subtilité des arrangements, le précision des géométries, voilà ce qui rend le travail de Carlo Scarpa si actuel. Si actuel ? Cinquante ans après le réaménagement du Musée du Castel Vecchio que retenir ? La maitrise de l’usage du bronze, du bois, du béton et de la pierre - quelle merveille ce marbre rose de Vérone qui rend la lumière encore plus belle, lui-même devenant lumière. Mais aussi la finesse et la sensibilité qui préside à l’organisation scénographique avec des œuvres qui offrent d’abord leur revers au regard du visiteur, et l’invitent donc à des déplacements qui sont autant de découvertes, sinon d’aventures. Et enfin l’exactitude des proportions et des calepinages, comme avec le bassin d’entrée où se confondent le ciel et la terre, le solide et le liquide, paysage que l’homme traverse.
En tous points ce musée est un très grand moment d’intelligence. D’autant plus que cette intelligence est non démonstrative. Jamais on peut y entendre: « regardez la belle architecture que je suis » ou « regardez comme je sais bien faire ». Même si parfois ça et là l’invention peut devenir un peu maniérée – c’est le risque de toute pensée un tant soi-peu raffinée sinon sophistiquée – l’ensemble témoigne parfaitement de ce qu’est l’architecture en tant qu’exercice du regard, discipline  qui consiste à voir en chaque besoin du projet une occasion de dessin, de pensée, d’imaginaire.
Dessiner, faire émerger un monde et le parcourir, comme une histoire qui n’avait pas encore été dite et que l’on chuchote d’émerveillement.






lundi 21 juillet 2014

Marseille / 4 : Le Château La Coste à Aix-en-Provence

Patrick McKillen est un home d’affaires irlandais qui a fait fortune dans l’immobilier et l’hôtellerie de luxe. Depuis 2003 il est également propriétaire du domaine viticole du Château La Coste, à 15 kms au nord d’Aix-en-Provence, sur la route du Puy-Sainte Réparade. L’homme est également cultivé, et invite ses amis artistes et architectes à intervenir sur son domaine : des travaux de Louise Bourgeois, Andy Goldsworthy, Richard Serra, Lim Gillick se lovent sous les pins ; des réalisations de Jean Nouvel, Franck Ghery, Tadao Ando se glissent dans les replis de la colline. Voilà pour l’instant.
Car le domaine, ouvert sans tapage en 2011, doit accueillir prochainement des interventions de James Turrel, Rem Koolhaas, Sanaa… Bref, dans dix ans le Château La Coste offrira un résumé exhaustif et spectaculaire des vedettes de l’architecture d’aujourd’hui. Avec deux réserves : le risque d’une certaine inégalité d’inspiration, ce qui est néanmoins normal (on ne peut pas toujours être bon), et, plus regrettable, l’absence de la génération montante. Un beau contrepoint à ce qui est aussi une émanation du star-system pourrait être d’inviter annuellement de jeunes talent, sur le modèle des pavillons de la Serpentine Galery de Londres par exemple.
Mais cependant, où, en France, expérimenter le travail de Tadao Ando ? L’espace de méditation de l’UNESCO à Paris étant visible uniquement sur rendez-vous, il faut donc aller à Aix – ce qui n’est certes pas la pire des destinations ! Au Château La Coste : le centre d’accueil au pied du Domaine, la chapelle en haut de la colline, et « quatre cubes pour contempler notre environnement » au milieu des pins.
A chaque fois, maîtrise de la géométrie, de la lumière, des matières, des ambiances, des cheminements, de l’exécution. Et cela toujours dans l’économie des moyens, la sobriété des effets, l’épure des détails. Autant de richesse dans une telle évidente simplicité est bien la marque d’un maître. Car tout cela, qui pourrait impressionner est en réalité accessible à l’expérience et la sensibilité de tout un chacun.  Les images qui suivent vous permettront de jouir du béton et de l’eau (le centre d’accueil), de la pierre et du verre (la chapelle), du bois et de la végétation (les « quatre cubes »). Et partout, de la géométrie et de la lumière. Haut exercice de la pensée, expérience du corps honoré dans sa plus évidente nature, qui est d’ordre spirituelle.

Tadao Ando: Le pavillon d'entrée et le débouché du parking situé sous le bassin. la sculpture est l'oeuvre de Louise Bourgeois

Tadao Ando: Le pavillon d'entrée avec l'accueil à Gauche, le restaurant à droite

Tadao Ando: Séquence d'entrée dans le pavillon "quatre cubes pour contempler notre environnement"

Tadao Ando: L'intérieur de la chapelle avec l'autel qui s'éclaire dans la pénombre, la porte fermée derrière soi...

Marseille / 3 : Le Fonds Régional d’Art Contemporain Provence-Alpes-Côte d’Azur

Il est certain que j’aime les architectures sobres, claires, limpides. Je pourrais dire aussi : modestes. Ce qui ne veut pas dire sans caractère, bien au contraire même. Car il faut du caractère  pour ne pas « occuper tout le terrain », avoir la liberté de laisser de la place aux autres, ne serait-ce que pour interagir, rentrer en relation. « Qui suis-je pour parler ? » Poser cette question ouvre précisément la possibilité de parler, c’est à dire de parler juste. L’éloquence n’est pas gesticulation, mais réside dans l’économie. Peu de mots peuvent peser beaucoup, et longtemps. C’est exactement ce dont il s’agit avec le FRAC construit par Kengo Kuma.
Les espaces intérieurs du FRAC sont d’une lisibilité parfaite, les circulations extrêmement claires, les détails aussi simples que maitrisés. Comme maintenant c’est souvent le cas les équipements techniques – ventilation, canalisation diverses, acoustique, éclairage – sont visibles et dessines les plafonds avec une réelle élégance. Rien que pour cela le bâtiment serait réussi. Mais il y a plus…
Kengo Kuma a dû travailler sur une parcelle à priori difficile, un triangle constitué par une rue et un boulevard se rejoignant en pointe sur une placette. Le coté sur boulevard est occupé par un immeuble d’habitation des années 50, le FRAC est en front à rue sur l’autre coté. Le talent de l’architecte se révèle dans la manière dans la manière dont il a traité le nécessaire cœur d’ilot. En ouvrant sa façade intérieure sur une terrasse il fait entrer par de larges baies une lumière généreuse. Mais surtout, il ne cache rien de la façade arrière de son modeste voisin, avec ses balcons encombrés d ‘arrière cuisines, ses fenêtres et leur rideaux… L’art et la vie, l’art pour les gens ? Ici, nous ne sommes ni dans l’intention, le slogan ou dans l’expression d’une conviction forte, pas même dans la métaphore mais dans l’évidence d’une réalité simple. Indubitablement voici une architecture sociale, politique. Peu de mots suffisent.
Le second « plus » du bâtiment est sa façade. Conventionnellement, une façade est comprise comme étant la face extérieure de la paroi qui clôt un bâtiment. Ouvertes ou fermées, ornées ou sobres, il y a des milliers de manières de faire une façade, première apparence de l’œuvre architecturale. Ce que donne d’abord à voir le FRAC est une saisissante multitude de facettes de verre posées comme en suspension et couvrant intégralement les faces du bâtiment. Ce « all-over » est fixé à distances variables du mur périphérique, lui-même revêtu de la plus simple manière d’une isolation par l’extérieur. Il y a donc d’une certaine manière deux façades, l’expressive et la technique. Cette disjonction est vraiment intéressante en ce qu’elle renouvelle l’approche pratique et théorique de ce que peut être aujourd’hui une façade. Elle offre aux talentueux le moyen d’une créativité nouvelle, proche des arts plastiques, sans pour autant renoncer (et même bien au contraire) à ce que l’architecture porte d’imaginaire et d’expérience universelle. J’en veux pour preuve la pointe du triangle, proue du navire, qui grâce à ce dispositif semble avoir vaincu la pesanteur et flotte dans les airs. Repenser les moyens de l’architecture pour créer de nouvelles émotions d’espace : le FRAC de Kengo Kuma est une leçon.




Marseille / 2 : Le MUCEM, Musée des Civilisations d’Europe et de Méditerranée.

Les pieds quasiment dans l’eau, au pied du séculaire fort Saint Jean, Rudy Riccioti a posé un bâtiment parfaitement à sa place, dans ses proportions et son impact. Le MUCEM est un bâtiment de plan carré, dont la hauteur se règle sur celle des murailles du fort, enveloppé d’une maille aléatoirement perforée de béton anthracite jouant avec la pierre rosée de son voisin. La grande passerelle qui lie par leurs sommets les deux entités est magnifique d’acuité structurelle et d’efficacité scénographique. Elle ménage une magnifique arrivée au musée juste au dessus de la planéité du toit, horizon architectural dialoguant avec le panorama de la rade de Marseille, extraordinaire et inlassable paysage.
L’organisation du bâtiment se comprend rapidement. Au Sud et à l’Ouest la maille, à l’Est et au Nord des bureaux et locaux de service. Au centre les espaces d’exposition, bâtiment dans le bâtiment, au plan lui aussi carré, ceinturé de piliers aux formes arborescentes. Une faille fait le lien entre les flancs et le cœur. Elle est occupée par une rampe qui descend doucement en tournant autour des salles d’exposition, et joint depuis la passerelle l’esplanade de bord de mer où se trouve l’entrée effective du musée. Partout l’anthracite domine, à l’extérieur comme à l’intérieur.
Si l’ensemble fascine au premier abord par sa franchise et sa lisibilité, le parti s’affaisse au fur et à mesure que l’on rentre plus avant dans le cœur du bâtiment. La rampe, au début spectaculaire, devient vite monotone, les effets différenciés de vues plongeantes sur les piliers et la lumière diffusée par la maille ne suffisant pas à renouveler l’intérêt du parcours. Les piliers eux-mêmes manquent de recul et ne peuvent ainsi déployer toute leur expressivité organique. Quant à l’intérieur, les salles d’exposition bien que fonctionnelles achèvent de donner le sentiment d’un bâtiment enfermé sur lui-même. Déception d’une œuvre qui promet beaucoup et donne peu.
Rudy Ricciotti, toujours se défiant des lieux communs – il a bien raison ! – parle à propos des piliers arborescents d’ « os de poulet ». Manière très juste de mettre à distance le sentimentalisme associé aux arbres, à la forêt, et plus généralement au végétal. Pour autant il me semble que son bâtiment est d’une nature profondément romantique. De part l’anthracite, le sombre, les entrailles. C’est peut-être là, dans cette posture première que le bât blesse.
Me revient le titre du premier l’ouvrage de René Girard, « mensonge romantique et vérité romanesque » (1961). Le romantisme du MUCEM de raconte finalement rien. Ni la maille, ni les piliers, ni la faille et sa rampe ne portent d’autres significations qu’eux-mêmes. Pour préciser je définirai le romantisme comme une sorte de complaisance en soi-même, dans une certaine sentimentalité y compris du malheur, un repli du réel plutôt que son affrontement - de sa transformation. D’où la grande ambiguïté qui se dégage de cette architecture. Elle manie tous les ingrédients formels de l’expressivité et reste pourtant dans une neutralité émotionnelle. Y aurait-il donc potentiellement plus d’architecture à raconter une histoire (la vérité romanesque) qu’à exprimer un sentiment (le mensonge romantique) ? Telle pourrait être la question de fond que pose le MUCEM.





Marseille / 1 : Euroméditerranée.

Retour à Marseille après deux ans d’absence. La ville, par certains côtés, est égale à elle-même, sèche et un peu décrépie, bricolée et saturée. Marseille est une ville dense, dense de population, de circulation, d’immeubles. A ce titre j’avais oublié l’importance du bâti du XIXe siècle, logements sur 6 étages en moyenne, de type haussmannien, et que l’on retrouve jusqu’à assez loin de l’hypercentre. C’est dire que Marseille est depuis longtemps déjà une sorte de « ventre urbain ».
Ville égale à elle même, donc. Mais qu’en un seul tour dans le nouveau quartier de la Joliette-Euroméditerranée à amplement infirmé. Euroméditerranée est la plus importante opération de rénovation urbaine d’Europe. Débutée en 1995, elle couvre 480 hectares et représente à ce jour un investissement de 7 milliards d’Euros. On y trouve tous les éléments nécessaires à la ville et la vie urbaine : logements diversifiés, quartier d’affaires, services et commerces, équipements sportifs, de loisir et de culture. Par rapport à l’axe Est-Ouest que forme la Canebière et qui sépare la ville entre quartiers Nord et Sud, Euroméditerranée cette frontière invisible et rééquilibre le nord de l’hypercentre, longtemps en déshérence.
La réussite est-elle en passe d’être exceptionnelle ? Cela est fort probable. Car il ne s’agit pas d’une simple opération urbaine de plus. Ou, du moins, elle à cela de remarquable qu’elle répond  - mieux : qu’elle renforce – l’esprit des lieux propre à Marseille. Ce nouveau quartier est aussi Marseille dans ce que la ville a d’immémorial : la mer, le calcaire, le soleil ; sans apprêts et même avec une certaine rudesse et des espaces comme creusés qui accueillent la vie des gens. Bref, une dimension quasi-cosmique expérimentée dans une échelle à mesure humaine.
Ce coin de vile fut jusque dans les années 70 le lieu des activités industrielles et portuaires, balafré par de grandes percées autoroutières et viaducs. Au plus proche de l’arrivée en ville ils ont été raccourcis et se transforment en boulevards urbains. Les constructions neuves sont de styles assez variés, même si toutes ne sont pas d’une originalité folle. Le traitement paysager qui accompagne l’ensemble de l’opération est particulièrement systématique et soigné. Tout cela réussi à intégrer dans une nouvelle expérience de ville, métropole d’activités et de flux, ce qui n’était alors que désorganisation et coups de canif dans le tissu urbain. Là me semble la réussite de Euroméditerranée, qui offre une nouvelle expérience de vie, honore l’identité de Marseille et la renforce en ce qu’elle à de meilleur : un cosmopolitisme ouvert.

Deux citations glanées ça et là pour compléter.
« Marseille est une énigme, une maison avec plusieurs portes et fenêtres toujours ouvertes » (Tahar Ben Jelloun, la nuit sacrée, 1987)
« Cette vile est une leçon (…). Attentive, elle écoute la voix du vaste monde et, forte de cette expérience, elle engage, en notre nom, la conversation avec la terre entière. Une oriflamme claquant au vent sur l’infini de l’horizon, voilà Marseille » (Albert Londres, Marseille porte du sud, 1927)

Marseille a enfin quitté ses mauvaises habitudes de bricolage et de genfoutisme et fait preuve aujourd’hui de précision, de qualité. Est-ce le résultat de l’arrivée de gens du Nord, attirés par le soleil et une vie plus agréable, et ce depuis le raccordement de la ville au reste du pays grâce au TGV ? Toujours est-il qu’aujourd’hui Marseille parle enfin à nouveau et à quelque chose à offrir. Il ne faut surtout plus hésiter à descendre et découvrir la ville, au moins le temps d’un long week-end !

Le réaménagement de La Joliette. A droite la cathédrale de la Major, au fond la tour CMA-CGM de Zaha Hadid


L'architecture que l'on construit aujourd'hui est parfois marquée par un caractère international assez neutre à force de design. Elle peut aussi avoir un caractère local affirmé, et je vois dans les réalisations récentes de Marseille un tempérament spécifiquement méditerranéen, réussi et qui me plait tant je le reconnais (20 ans à Marseille y compris les études d'archi, ça ne s'oublie pas...)