mercredi 20 août 2014

adicode J-15

A un peu plus de quinze jours de la présentation des locaux Adicode d'Euratechnologies et de Vauban au personnel, enseignants et chercheurs du Groupe HEI+ISA+ISEN, les aménagements vont bon train.  Déjà, merci à toutes les entreprises  qui se sont mobilisées dès  avant  les  vacances pour tenir le rendez-vous, s'organiser, mettre le personnel qui convient pour être aux taquets dès le 18 Août:  GERIM  pour la coordination,  Pouchain  pour l'électricité et l'éclairage, Carrément Design pour les peintures, La Boite à Rideaux pour les voilages, Teffri Enseignes pour la signalétique, Design & Solutions (Spiral) pour le mobilier, PJ Concept pour les cuisines. Dernière ligne droite donc, et tout sera au point pour le 4 septembre...




mardi 19 août 2014

Red Wings New Arena, projet 2 - les esquisses

La finalisation de notre proposition pour le futur stade de Hockey de Détroit (billet du 30 novembre 2013) nous avait laissé sur les rotules - beaucoup de travail, encore plus d'enthousiasme. Début décembre nous avons diffusé le projet auprès le la Illich Holdings Inc. La satisfaction d'avoir abouti une vraie proposition d'équipe, avec un parti urbain et architectural explicite, n'a pas été entamé par le silence américain... 
Suite à une expérience un tant soit peu puissante, il est fréquent que le besoin de la relire se fasse sentir. Cela est arrivé en mars. Moment sans concession où la distance nous a permis de voir les faiblesses du projet, ses points forts aussi. Il nous est finalement apparu que nous ne pouvions pas laisser les choses en l'état. Nous avons donc entamé une "version 2", managée par Olivier, et sans s'imposer de contrainte de temps. Aujourd'hui nous ne sommes pas loin du rendu final. 
En guise d'avant-première voici donc quelques esquisses. Les images qui suivent sont des captures d'écran du nouveau travail de conception. Les couleurs sont "techniques" et non réalistes, afin de faciliter la lecture des éléments manipulés. Elles ne rendent pas compte de l'aspect final du projet.

Nous avons retenu de la version 1 l'idée initiale: exprimer l'énergie du match et du public qui jailli hors du stade pour irradier la ville toute entière. Nous avons également conservé l'urbanité du bâtiment, afin qu'il ne soit pas un objet isolé mais pensé en relation avec son contexte. En revanche la conception des circulations intérieures, de la structure et des façades pouvait aller plus loin. La monumentalité des lieux nous a certainement aveuglée et nous n'avons pas su voir que les espaces intérieurs que nous dessinions étaient somme toute assez convenus et que nous perdions là notre parti.
Avec cette "version 2" nous tentons d'exprimer davantage ce souffle de la compétition et cet enthousiasme du public, énergie qui soulève la ville. Nous avons choisi de manifester cela par la combinaison très stricte des éléments architecturaux nécessaires au fonctionnement de l'équipement (accès aux gradins associés à de vastes paliers, volumes de service - bar, sanitaires -, escaliers dédiés). L'ensemble forme une entité qui ne fait qu'un, car "ne faire qu'un" est l'essence du sport.
Il en résulte des espaces intérieurs à la fois amples, lisibles et accessibles. Amples, du fait même des dimensions d'un stade de 18.000 places. Lisibles, car la combinatoire impose des éléments ponctuels et récurrents qui se repèrent et se comprennent facilement. Accessibles enfin, car la lisibilité crée la proximité: ces escaliers et ces places tracent des chemins à parcourir librement et de manière intuitive. Tous vous mèneront où vous désirez aller.

Du coup, ce travail nous permet de nous re-interroger sur ce qu'est un stade, sur les usages et leur complexité, sur ce qu'est un bâtiment en relation à son contexte. Il nous apparait que d'avoir refusé dès le départ de faire un objet isolé nous à permis de partir de l'intérieur même, et de ce qui ce vit sur l'ice et dans les gradins. Ce temps explosif se diffuse, et nous le mettons en scène à travers les flux de spectateurs non plus traités comme troupeau anonyme de supporters à canaliser, ou de consommateurs à faire consommer, mais vrais gens dont les itinéraires individuels irriguent la vie collective.
Les thèmes de l'énergie et de l'unité sont donc bien plus que des prétextes à un geste formel, mais l'assise d'une architecture qui propose une vision du vivre ensemble démocratique. Le sport ici considéré comme fait symbolique, anthropologique et social, produit ainsi des expériences profondément politiquesmétaphore en actes, ce stade n'écrase ni ne domine les gens mais les laisse choisir, dessine une chorégraphie de mouvements, met en scène la vie.

Toute première esquisse de la version 2

Mise au point en volume de la combinaison des accès aux gradins, places et boites bar-sanitaires, escaliers
coupe de principe sur le dispositif: en jaune les accès aux gradins, en gris les places et escaliers, en orange les boites bar-sanitaires, en rose la sous-face des gradins, en rouge à droite la façade dont les extrémités supérieures et basses se dilatent, "poussées" par l'énergie se diffusant depuis le bowl.
Deux vues perspectives depuis le rez-de-chaussée. Manquent encore les piliers soutenant la structure.

Deux vues perspectives depuis les places et les accès aux gradins.






Red Wings New Arena, regard européen sur le projet officiel

A voir comment le projet de la nouvelle Red Wings Arena a été managé à Détroit, il semble que la manière de procéder outre-atlantique pour communiquer les projets architecturaux structurants soit très différente de la nôtre. En France et en Europe, les résultats des concours d'architecture, images et maquettes des projets sont diffusées très rapidement après qu'aient été prises la décisions de leur réalisation. 
A Détroit, il aura fallu attendre fin juillet pour que soient communiquées les premières images l'Arena, alors que le montage financier, juridique et foncier était finalisé depuis un an, et les entreprises de construction désignées depuis six mois. D'ailleurs ces étapes préliminaires qui répétaient à l'envie les sommes faramineuses investies ont été l'occasion de bien plus d'articles et de commentaires que le projet architectural. A l'évidence, cela est affaire de culture. La valeur de l'argent, vaste question...

560 millions de dollars vont donc être investis pour revitaliser les parcelles en friche aux portes même du Down Town. L'intérêt du projet est qu'il présente une forte dimension urbaine, le futur stade n'étant pour une fois, et quel progrès, un objet solitaire, magnifique et finalement vain, mais un équipement connecté à un vrai morceau de ville et à échelle humaine. Lea promoteurs du projet ont donc légitimement raison de le présenter comme véritablement novateur dans le domaine des équipements sportifs.
Cependant la solution est radicale car le stade disparait totalement dans le réseau dense de rues, places et bâtiments à vocation essentiellement commerciale. Nul doute que ce dispositif sera économiquement rentable, il présente en effet tous les caractéristiques urbaines que l'on trouve à Greektown, l'unique quartier du coeur de Détroit qui vit le soir - et quelle ambiance! 

Qu'en est-il alors de la force symbolique que pourrait revêtir l'Arena? Il n'y a dans ce projet pas la moindre tentative de faire sens, de porter un signe. A mes yeux d'européen, cela est bien dommage pour la ville, que ce stade aurait pu auréoler. Mais tout cela est aussi affaire de culture: les théâtres américains ont toujours été associés à des immeubles de plusieurs dizaines d'étages abritant des bureaux, ces derniers assurant la rentabilité globale de l'opération. Finalement, la même logique est à l'oeuvre avec la nouvelle Arena des Red Wings, même si elle ici horizontale.
Mais ces théâtres, même issus de l'initiative privée (et non comme en Europe des édifices publics, à tous les sens du terme), étaient spectaculaires en ce qu'ils offraient un autre rapport au temps et à l'espace. Le style "byzantin-chinois" du Fox theatre en est un parfait exemple (billet du 3 septembre 2013). Ce qui manque ici est cette proposition de "décalage" qui fait sens. Sous des dehors de proximité et de sympathie, nous voici donc face au triomphe unilatéral d'un business qui n'a plus d'autre horizon que lui-même. Pourtant nous savons bien qu'il est possible de faire davantage durable. Durable: ce qui sépare un moment sympa d'une expérience marquante....

Vue aérienne du projet. En bas à gauche, l'autoroute urbaine, à droite Woodward Avenue, en haut à gauche Cass avenue. Le Down Town, non représenté, est donc en dessous de l'image. L'urbanité se limite au site et ne cherche pas à se raccorder aux autres parties de la ville.

Les dégagements de l'Arena sont aussi mail commercial. Un grand étonnement: le choix de construire la moitié des gradins en enterré, habitude pourtant peu américaine. Mais qui garanti l'invisibilité du bâtiment au profit de son environnement commercial. Refus absolu de l'architecture comme signe (et quoi que ce signe dise).

La tradition américaine du rendu à l'aquarelle est plus que vivace, c'est quasiment une obligation.

lundi 18 août 2014

Rem Koolhaas : Delirious New York / 4


Un an après la découverte de New-York, retour en lecture avec Rem Koolhaas qui dans « New York délire » (delirious New-York, publié en 1978), met impitoyablement à nu les logiques internes qui ont fait la ville et ses bâtiments emblématiques, les gratte-ciels.
Fiche de lecture en 4 parties. Quatrième Chapitre.

LA VILLE DU GLOBE CAPTIF (CONCLUSION-FICTION)
La métropole tend vers ce point mythique où le monde est entièrement fabriqué par l’homme, et coïncide donc parfaitement avec les désirs de celui-ci. La métropole est une machine qui agit comme une drogue et à laquelle il est impossible d’échapper, à moins qu’elle ait tout prévu, y compris l’évasion… En vertu de ce caractère envahissant, la réalité de la métropole devient semblable à celle de la nature, à laquelle elle s’est substituée : banale, presque invisible, en tous cas indescriptible.
Manhattan a engendré son urbanisme propre : la culture de la congestion. En conséquence, la métropole exige et mérite une architecture spécifique, qui soit capable d’exploiter les possibilités offertes par la condition métropolitaine et de donner une nouvelle dimension à la tradition toute récente de la culture de la congestion.
Les architectes et les hommes d’affaires de Manhattan ont réalisé cela en se complaisant dans une inconscience délibérée. Maintenant que le dispositif a été mis à nu, il convient d’assumer ouvertement les réalisations extravagantes et mégalomaniaque de la métropole.

La ville du globe captif (1972) est un lieu tout entier consacré à la conception et à la maturation artificielles des théories, interprétations, constructions mentales et propositions, ainsi qu’à leur mise en application dans le monde. Dans cette capitale de l’ego, la science, l’art, la poésie et certaines formes de folie, placées dans des conditions idéales, rivalisent pour s’assurer la suprématie dans le processus d’invention, de destruction et de reconstruction du monde de la réalité phénoménale.
Chaque science ou manie dispose de sa parcelle. Sur toutes les parcelles se trouve une base identique, en granit poli. Pour créer les conditions physiques irréelles propres à faciliter et à stimuler l’activité spéculative, ces socles, véritables laboratoires idéologiques, sont équipés de façon à suspendre les lois gênantes et les vérités irrécusables. Prenant appui sur cette solide base de granit, chaque philosophie ale droit de s’étendre indéfiniment en direction du ciel. Certains de ces blocs arborent des volumes d’une certitude et d’une sérénité absolues ; d’autres présentent des structures « douces », faites de conjectures expérimentales et de suggestions hypnotiques.
Les variations rapides et continuelles qui agiteront ce skyline idéologique composeront un spectacle grandiose où se mêleront l’allégresse éthique, la fébrilité morale et la masturbation intellectuelle. L’effondrement de l’une de ces tours peut signifier soit l’échec, l’abandon ; soit un eurêka visuel, une éjaculation spéculative : une théorie qui se vérifie, un délire qui dure, un mensonge qui devient vérité, un rêve dont on ne se réveille pas.
Dans ces moments-là, la présence du globe captif, suspendu au centre de la ville, s’explique : l’ensemble de ces instituts de recherche constitue pour le monde lui-même un gigantesque incubateur, une couveuse où le globe se développe. Plus la réflexion se fait intense dans les tours, plus le globe prend du poids. Sa température monte lentement. Malgré les reculs les plus humiliants, son embryon sans âge se maintient en vie.

La ville du globe captif, conçue en 1972, constitue une première exploration intuitive de l’architecture manhattanienne, esquissée avant que les recherches précises exposées dans Delirious New York (1978) ne viennent étayer ses hypothèses.
Si l’essence de la cultre métropolitaine est le changement – un monde dans un état d’animation perpétuelle – et si l’essence du concept « ville » est une séquence lisible de diverses permanences, en ce cas, seuls les trois axiomes sur lesquels est fondée la ville du globe captif peuvent permettre à l’architecture de se réapproprier le territoire de la métropole.
(1) La trame, ou tout autre système de subdivision du terrain métropolitain fixant les limites maximales des ilots, définit un archipel de « villes dans la ville ». Plus chaque « île » exalte des valeurs spécifiques, plus l’unité de l’archipel comme système s’en trouve renforcée. Le fait que le « changement » soit circonscrit aux « îles » constitutives garantit l’immutabilité du système.
Au sein de l’archipel métropolitain, chaque gratte-ciel, en l’absence d’une véritable histoire, élabore son propre « folklore » instantané. La double déconnection que sont :
(2) la lobotomie, qui sépare architecture extérieure et intérieure et
(3) le schisme, qui transforme l’architecture intérieure en autant de parcelles autonomes,
permet au gratte-ciel d’être tout formalisme à l’extérieur et tout fonctionnalisme à l’intérieur.

Ainsi le gratte-ciel résout-il le conflit entre ces deux exigences, en même temps qu’il engendre une ville dans laquelle des monolithes immuables célèbrent l’instabilité métropolitaine. Seuls, au XXe siècle, les trois axiomes ont permis aux édifices de Manhattan d’être à la fois des architectures et des machines. (pages 293-296)




Rem Koolhaas : Delirious New York / 3


Un an après la découverte de New-York, retour en lecture avec Rem Koolhaas qui dans « New York délire » (delirious New-York, publié en 1978), met impitoyablement à nu les logiques internes qui ont fait la ville et ses bâtiments emblématiques, les gratte-ciels.
Fiche de lecture en 4 parties. Troisième Chapitre.

EFFICACITE
Au milieu des années trente, Salvador Dali et Le Corbusier (qui se détestent cordialement) visitent l’un et l’autre New-York pour la première fois. Ils conquièrent tous deux la ville, Dali conceptuellement grâce à une appropriation interprétative (« New-York, pourquoi donc as-tu crée ma statue il y a si longtemps avant que je sois né ? »), et Le Corbusier en proposant de détruire au sens strict du terme cette ville à ses yeux pseudo-moderne (« les gratte-ciels sont trop petits, et il y en a trop »). Leurs réactions, diamétralement opposées sont deux épisodes où l’envie se dispute à l’admiration dans l’histoire déjà longue des efforts tentés par la sensibilité européenne pour « récupérer » New-York. (Page 235)
Dans sa rage aveugle, Le Corbusier déshabille les tours de Manhattan en comptant trouver là le noyau rationnel de l’authentique ère de la machine dont New-York n’est que le moyen-âge.
Abstraction cartésienne, pur objet vitré et régulier posé au milieu des parcs, le gratte-ciel Corbuséen interdit toute utilisation par de nouvelles formes d’activités qui ont envahi Manhattan, étage après étage. Il est débarrassé de l’architecture extérieure rassurante qui permettait à l’hystérie idéologique de l’architecture intérieure de se déployer. Le Corbusier annule la grande lobotomie (page 253). Les gratte-ciel sont par essence revêtus de costumes et ceux de Le Corbusier sont nus. Les murs de verre transparents cachent un vide culturel complet. (page 255). Enfin, en proposant sa « ville radieuse » composé de gratte-ciels espacés chacun de 400m et reliés entre eux par des autostades au milieu de la nature retrouvée, Le Corbusier vide Manhattan de son sang : la congestion (page 269)
Dali se contente de regarder les gratte-ciels new-yorkais en surface, mais c’est précisément cette inspection superficielle qui révèle, d’un coup, la minceur des prétextes pragmatiques de Manhattan, son simulacre de philistinisme, sa recherche ambiguë de l’efficacité. La seule efficacité de New-York est son efficacité poétique.
« La poésie de New-York n’est pas sereine esthétique ; elle est biologie grouillante, elle est organe, organe de mou de veau, organe de Babel, organe du mauvais goût, organe de l’actualité, organe d’un abysse virginal et sans histoire (…). La poésie de New-York n’est aps celle d’un édifice fonctionnel en béton qui gratte le ciel ; la poésie de New-York est celle d’un géant orgue-organe d’ivoire rouge aux multiples tuyaux – il ne gratte pas le ciel, il résonne au rythme de la diastole et de la systole du cantique viscéral de la biologie élémentaire ». Dali concocte cette poésie manhattaniste comme un brutal antidote aux puritains-rationalistes, « apologistes de la beauté aseptique du fonctionnalisme » qui ont tenté d’imposer New-York « comme exemple de virginalité antiartistique ». Ils ont tous commis une terrible erreur. « New-York n’est pas prismatique ; New-York n’est pas blanche ; New-York est toute ronde ; New-York est rouge vif ; New-York est une pyramide ronde ! » (Salvador Dali, New-York me salue, 1941) (page 263)





Rem Koolhaas : Delirious New York / 2


Un an après la découverte de New-York, retour en lecture avec Rem Koolhaas qui dans « New York délire » (delirious New-York, publié en 1978), met impitoyablement à nu les logiques internes qui ont fait la ville et ses bâtiments emblématiques, les gratte-ciels. 
Fiche de lecture en 4 parties. Second Chapitre.

APOTHEOSE
L’instabilité définitive sera atteinte par le Downtown Athletic Club, une tour de 160m de haut (38 étages) construite en 1931 à la pointe sud de Manhattan. De grands motifs abstraits de verre et de brique rendent sa façade impénétrable et presque impossible à distinguer des gratte-ciel conventionnels qui l’entourent.
Cette sérénité cache l’apothéose du gratte-ciel comme culture de la congestion. Le club représente la conquête achevée, étage par étage, du gratte-ciel par l’activité sociale, (…) il est un condensateur social constructiviste : une machine à engendrer et à intensifier les modes de rapports humains les plus désirables tels qu’envisagés par l’american way of life
Les niveaux bas regroupent les activités sportives traditionnelles : courts de hand-ball et de squash, intercalés entre bains et vestiaires. Au 7e étage terrain de golf couvert reproduisant la campagne anglaise. Extirpée dans un premier temps de la métropole, la nature ressuscite maintenant à l’intérieur du gratte-ciel, réduite à n’être plus qu’une des innombrable strate, un service technique qui apporte un peu de fraicheur dans la vie harassante des citoyens de la métropole. Le gratte-ciel a transformé la nature en super-nature. Au 8e étage le gymnase, au 9e ring de boxe et bar à huitres, au 10e médecine sportive, bronzage et barbier, au 11e vestiaires de la piscine du 12e. Les cinq autres niveaux sont consacrés aux repas, à la détente et aux contacts sociaux (restaurants, salons, fumoirs, bibliothèque, roof garden). Du 20e au dernier étage les chambres des membres du Club. A noter que l’ensemble est exclusivement masculin, les femmes ne pouvant accéder qu’au restaurant du 13e étage…
L’ascension à l’intérieur du Downtown Athletic Club correspond à une progression dans la subtilité et l’originalité des programmes proposés par chacune des plates-formes. Dans une chorégraphie abstraite, les athlètes du bâtiment font la navette entre ses trente-huit « parcelles » en une séquence dont le fortuit dépend du seul garçon d’ascenseur - , chaque parcelle étant équipée d’un appareillage techno-psychique pour le remodelage des hommes. Une telle architecture est une manière aléatoire de « planifier » la vie elle-même. Dans la juxtaposition fantasmatique de ses activités, chacun des étages du club est un développement distinct de l’intrigue imprévisible qui exalte la soumission totale à l’instabilité définitive de la vie dans la métropole.
Le Downtown Athletic Club apparaît être la manifestation définitive de cette métaphysique à la fois spirituelle et charnelle qui protège le mâle américain contre la corrosion de l’état adulte. Le club atteint le point où la notion d’une condition « optimale » transcende le domaine physique pour devenir cérébrale. C’est un incubateur pour adultes, un instrument qui permet à ses membres, trop impatients pour attendre les résultats de l’évolution, de parvenir à de nouveaux stades de maturité en se transformant en être nouveaux, cette fois ci selon leurs conceptions individuelles.
Bastions de l’antinaturel, les gratte-ciels comme le club annoncent la ségrégation imminente de l’humanité en deux tribus : celle des Métropolitanites – littéralement self-made – qui ont su utiliser pleinement le potentiel de tout l’appareil de la modernité pour atteindre un niveau de perfection exceptionnel, et la seconde, composée seulement des restes de la race humaine traditionnelle.
Le seul prix que ces « diplômés es-vestiaires » ont à payer pour leur narcissisme collectif est celui de la stérilité. Leurs mutations autoprovoquées ne sont pas reproductibles chez les générations futures. L’ensorcellement de la métropole s’arrête aux gènes, ils restent la dernière place forte de la nature. Quand, dans sa publicité, le club souligne que « les vingt étages réservés aux appartements des membres dont du Downtown Athletic Club le foyer idéal pour les hommes libres de toute attache familiale et en mesure de profiter du dernier cri en matière de vie luxueuse », elle suggère ouvertement que, pour le véritable métropolitain, le célibat est le seul statut désirable. Le Downtown Athletic Club est une machine pour célibataires métropolitains que leur condition physique optimale a mis définitivement hors d’atteinte des mariées fertiles. (page 152)

SCHIZOPHRENIE
Les architectes de Manhattan des années 20-30 ont cultivé une forme de schizophrénie qui leur permet à la fois de puiser énergie et inspiration dans un Manhattan envisagé comme fantasme irrationnel et d’imposer leurs théorèmes inédits par une série de démarche strictement rationnelles. Le secret de leur réussite repose dans la maîtrise radicale du langage du fantasme-pragmatisme qui confère à l’ambition du manhattanisme  - la création de la congestion à tous les niveaux possibles – l’apparence de l’objectivité.
Cette rhétorique prend irrémédiablement au piège l’homme d’affaire, même, et surtout le plus doué de sens pratique, avec mille et un contes de fées philistinistes : « toutes ces histoires de beauté sont de la blague » ou « en conséquence, l’architecture contemporaine se révèle et s’affirme comme pure logique » (Raymond Hood, in : Architectural Forum février 1935). L’architecte est le seul qui puisse tirer parti du recoupement des fantasmes d’efficacité des hommes d’affaires et le rêve des architectes : la culture de la congestion. « Pour construire des édifices esthétiquement acceptables, un architecte doit posséder un type d’esprit analytique et logique ; il doit connaître tous les éléments constitutif d’un bâtiment, ainsi que sa destination et sa fonction ; avoir une imagination vive, un sens inné et élaboré des formes, des proportions et des couleurs et des correspondances ; posséder un esprit de création, d’aventure, d’indépendance, de détermination et d’audace, sans oublier une bonne dose d’instincts humanistes et de sens commun ordinaire ».
Les hommes d’affaires ne peuvent qu’acquiescer : le manhattanisme est le seul programme où l’efficace rejoint le sublime. (page  173)