lundi 18 août 2014

Rem Koolhaas : Delirious New York / 1

Un an après la découverte de New-York, retour en lecture avec Rem Koolhaas qui dans « New York délire » (delirious New-York, publié en 1978), met impitoyablement à nu les logiques internes qui ont fait la ville et ses bâtiments emblématiques, les gratte-ciels.
Fiche de lecture en 4 parties. Premier Chapitre.

« Manhattan est l’arène où se joue le dernier acte du monde occidental. Avec l’explosion démographique et l’invasion des nouvelles technologies, Manhattan, depuis le milieu du XIXe siècle est devenu le laboratoire d’une nouvelle culture, celle de la congestion ; une île mythique où se réalise l’inconscient collectif d’un nouveau mode de vie métropolitain, une usine de l’artificiel où naturel et réel ont cessé exister.
Delirious New York est un « manifeste rétroactif », une interprétation de la théorie informulée sous-jacente au développement de Manhattan ; c’est un récit des intrigues d’un urbanisme qui, des attractions de Coney island aux théoriciens du gratte-ciel, a fait exploser la grille d’origine. Il illustre les relations entre un univers métropolitain mutant et la seule architecture  qu’il puisse produire et dit que, souvent, l’architecture génère la culture ». (4eme de couverture)



AUTOMONUMENT
Passé un certain volume critique, toute structure devient un monument, ou, du moins, suscite cette attente de par sa seule taille, même si la somme ou la nature des activités particulière qu’elle abrite ne mérite pas une expression monumentale.
Cette catégorie de monuments représente une rupture radicale et moralement traumatisante face aux conventions du symbolisme ; sa manifestation physique n’est ni l’expression d’un idéal abstrait ou d’une institution d’une importance exceptionnelle, ni l’articulation lisible d’une hiérarchie sociale dans un espace tridimensionnel, ni un mémorial ; il se contente d’être lui-même et, du seul fait de son volume, ne peut éviter de devenir un symbole – vide et ouvert à toute signification, comme un panneau est disponible pour l’affichage. Pur solipsiste, il se borne à exalter son existence disproportionnée et son processus de création désinhibé. Ce monument du XXe siècle est l’automonument et son expression la plus pure est le gratte-ciel.
Pour rendre « l’automonument gratte-ciel » habitable, une série de tactiques annexes sont mises au point, destinées à lui permettre de répondre à la double exigence conflictuelle à laquelle se trouve sans cesse confronté la nécessité d’être un monument, qui suppose la permanence, la solidité et la sérénité et, en même temps, la nécessité de s’adapter, avec un maximum d’efficacité, au « changement qu’est la vie », par définition antimonumental. (page 100)

LOBOTOMIE
Les constructions possèdent à la fois un dedans et un dehors.
L’architecture occidentale est partie de l’hypothèse humaniste selon laquelle il est souhaitable d’établir un lien moral entre les deux, le dehors laissant filtrer sur le monde sur le monde du dedans certaines révélations que le dedans va corroborer. La façade « honnête » parle des activités qu’elle dissimule. Mais, mathématiquement, si le volume intérieur des objets tridimensionnels augmente selon une progression au cube, l’enveloppe qui les renferme n’augmente que selon un progression au carré ; le décalage entre le volume de l’activité intérieure et la surface extérieure correspondante ne cesse de croître.
Passé un certain volume critique, ce rapport est poussé au delà du point de rupture ; cette « rupture » est le symptôme de l’automonumentalité.
Dans l’écart intentionnel entre contenant et contenu, les bâtisseurs de New-York découvrent une zone de liberté sans précédent. Ils l’exploitent et lui donne une dimension formelle au moyen d’une opération qui est l’équivalent architectural d’une lobotomie (ou suppression par intervention chirurgicale des liaisons entre les lobes frontaux et le reste du cerveau pour remédier à certains troubles mentaux, et  dissocier ainsi  les mécanismes de pensée des mécanismes émotifs). L’opération architecturale équivalente consiste à dissocier architectures intérieures et extérieures.
De cette façon, le « monolithe » épargne au monde extérieur les agonies des perpétuels changements qui l’agitent au-dedans. Il dissimule la vie quotidienne. (pages 100-101)

SCHISME
En 1908 une délégation d’hommes d’affaires américains rend visite à Antoni Gaudi, à Barcelone, et lui demande de concevoir un grand hôtel pour Manhattan. Le projet de Gaudi se présente comme une synthèse prémonitoire du véritable gratte-ciel, ou le principe de lobotomie est appliqué au rez de chaussée, et par strates, à tout le dedans de l’édifice. Ce projet est le paradigme de la conquête du gratte-ciel par des activités sociales, étage après étage : chambres en périphérie, vie publique au centre avec une séquence de six restaurants superposés et surmontés d’un théâtre puis d’une salle d’exposition.
Il ne doit y avoir aucune « fuite » de symbolisme d’un étage à l’autre. En fait, l’agencement schizoïde de plans thématiques suppose une stratégie architecturale pour l’aménagement de l’intérieur du gratte-ciel, devenu autonome grâce à la lobotomie : cette stratégie est le schisme vertical, ou exploitation systématique de la séparation schizoïde entre tous les étages.
En niant toute dépendance entre les niveaux, le schisme vertical permet leur distribution arbitraire au sein d’un même édifice. Il s’agit là d’une stratégie essentielle pour le développement culturel du gratte-ciel : elle accepte l’instabilité de la composition définitive du gratte-ciel, tout en spécifiant au maximum, voire en surdéterminant, le cadre de chacune des affectations connues. (page 107)



CULTURE
La culture de la congestion propose la conquête de chaque bloc (de New York, déterminé par deux rues orientées E-O et deux avenues orientées N-S, au nombre total de 2028) par une structure unique.
Chaque bâtiment deviendra ainsi une « maison », un domaine privé élargi pour pouvoir accueillir des hôtes, mais pas au point de pouvoir prétendre à l’universalité dans la gamme de ce qu’il offre. Chaque « maison » représente un style de vie différent, une idéologie différente.
Sur chaque niveau, la culture de la congestion répartira des activités humaines nouvelles et stimulantes, selon des combinaisons totalement inédites. Grâce à la technologie du fantasme, il lui sera possible de reproduire toutes les « situations », depuis les plus naturelles jusqu’au plus artificielles, à tout moment et en tout lieu.
Chaque « ville dans la ville » sera si unique qu’elle attirera naturellement une population spécifique.
Chaque gratte-ciel, reflété dans les toits d’un flot interminable de limousines noires, est une île de la « Venise très modernisée » – ce système de 2028 solitudes. La culture de la congestion est la culture du XXe siècle. (page 125)

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