lundi 18 août 2014

Rem Koolhaas : Delirious New York / 2


Un an après la découverte de New-York, retour en lecture avec Rem Koolhaas qui dans « New York délire » (delirious New-York, publié en 1978), met impitoyablement à nu les logiques internes qui ont fait la ville et ses bâtiments emblématiques, les gratte-ciels. 
Fiche de lecture en 4 parties. Second Chapitre.

APOTHEOSE
L’instabilité définitive sera atteinte par le Downtown Athletic Club, une tour de 160m de haut (38 étages) construite en 1931 à la pointe sud de Manhattan. De grands motifs abstraits de verre et de brique rendent sa façade impénétrable et presque impossible à distinguer des gratte-ciel conventionnels qui l’entourent.
Cette sérénité cache l’apothéose du gratte-ciel comme culture de la congestion. Le club représente la conquête achevée, étage par étage, du gratte-ciel par l’activité sociale, (…) il est un condensateur social constructiviste : une machine à engendrer et à intensifier les modes de rapports humains les plus désirables tels qu’envisagés par l’american way of life
Les niveaux bas regroupent les activités sportives traditionnelles : courts de hand-ball et de squash, intercalés entre bains et vestiaires. Au 7e étage terrain de golf couvert reproduisant la campagne anglaise. Extirpée dans un premier temps de la métropole, la nature ressuscite maintenant à l’intérieur du gratte-ciel, réduite à n’être plus qu’une des innombrable strate, un service technique qui apporte un peu de fraicheur dans la vie harassante des citoyens de la métropole. Le gratte-ciel a transformé la nature en super-nature. Au 8e étage le gymnase, au 9e ring de boxe et bar à huitres, au 10e médecine sportive, bronzage et barbier, au 11e vestiaires de la piscine du 12e. Les cinq autres niveaux sont consacrés aux repas, à la détente et aux contacts sociaux (restaurants, salons, fumoirs, bibliothèque, roof garden). Du 20e au dernier étage les chambres des membres du Club. A noter que l’ensemble est exclusivement masculin, les femmes ne pouvant accéder qu’au restaurant du 13e étage…
L’ascension à l’intérieur du Downtown Athletic Club correspond à une progression dans la subtilité et l’originalité des programmes proposés par chacune des plates-formes. Dans une chorégraphie abstraite, les athlètes du bâtiment font la navette entre ses trente-huit « parcelles » en une séquence dont le fortuit dépend du seul garçon d’ascenseur - , chaque parcelle étant équipée d’un appareillage techno-psychique pour le remodelage des hommes. Une telle architecture est une manière aléatoire de « planifier » la vie elle-même. Dans la juxtaposition fantasmatique de ses activités, chacun des étages du club est un développement distinct de l’intrigue imprévisible qui exalte la soumission totale à l’instabilité définitive de la vie dans la métropole.
Le Downtown Athletic Club apparaît être la manifestation définitive de cette métaphysique à la fois spirituelle et charnelle qui protège le mâle américain contre la corrosion de l’état adulte. Le club atteint le point où la notion d’une condition « optimale » transcende le domaine physique pour devenir cérébrale. C’est un incubateur pour adultes, un instrument qui permet à ses membres, trop impatients pour attendre les résultats de l’évolution, de parvenir à de nouveaux stades de maturité en se transformant en être nouveaux, cette fois ci selon leurs conceptions individuelles.
Bastions de l’antinaturel, les gratte-ciels comme le club annoncent la ségrégation imminente de l’humanité en deux tribus : celle des Métropolitanites – littéralement self-made – qui ont su utiliser pleinement le potentiel de tout l’appareil de la modernité pour atteindre un niveau de perfection exceptionnel, et la seconde, composée seulement des restes de la race humaine traditionnelle.
Le seul prix que ces « diplômés es-vestiaires » ont à payer pour leur narcissisme collectif est celui de la stérilité. Leurs mutations autoprovoquées ne sont pas reproductibles chez les générations futures. L’ensorcellement de la métropole s’arrête aux gènes, ils restent la dernière place forte de la nature. Quand, dans sa publicité, le club souligne que « les vingt étages réservés aux appartements des membres dont du Downtown Athletic Club le foyer idéal pour les hommes libres de toute attache familiale et en mesure de profiter du dernier cri en matière de vie luxueuse », elle suggère ouvertement que, pour le véritable métropolitain, le célibat est le seul statut désirable. Le Downtown Athletic Club est une machine pour célibataires métropolitains que leur condition physique optimale a mis définitivement hors d’atteinte des mariées fertiles. (page 152)

SCHIZOPHRENIE
Les architectes de Manhattan des années 20-30 ont cultivé une forme de schizophrénie qui leur permet à la fois de puiser énergie et inspiration dans un Manhattan envisagé comme fantasme irrationnel et d’imposer leurs théorèmes inédits par une série de démarche strictement rationnelles. Le secret de leur réussite repose dans la maîtrise radicale du langage du fantasme-pragmatisme qui confère à l’ambition du manhattanisme  - la création de la congestion à tous les niveaux possibles – l’apparence de l’objectivité.
Cette rhétorique prend irrémédiablement au piège l’homme d’affaire, même, et surtout le plus doué de sens pratique, avec mille et un contes de fées philistinistes : « toutes ces histoires de beauté sont de la blague » ou « en conséquence, l’architecture contemporaine se révèle et s’affirme comme pure logique » (Raymond Hood, in : Architectural Forum février 1935). L’architecte est le seul qui puisse tirer parti du recoupement des fantasmes d’efficacité des hommes d’affaires et le rêve des architectes : la culture de la congestion. « Pour construire des édifices esthétiquement acceptables, un architecte doit posséder un type d’esprit analytique et logique ; il doit connaître tous les éléments constitutif d’un bâtiment, ainsi que sa destination et sa fonction ; avoir une imagination vive, un sens inné et élaboré des formes, des proportions et des couleurs et des correspondances ; posséder un esprit de création, d’aventure, d’indépendance, de détermination et d’audace, sans oublier une bonne dose d’instincts humanistes et de sens commun ordinaire ».
Les hommes d’affaires ne peuvent qu’acquiescer : le manhattanisme est le seul programme où l’efficace rejoint le sublime. (page  173)

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