lundi 18 août 2014

Rem Koolhaas : Delirious New York / 3


Un an après la découverte de New-York, retour en lecture avec Rem Koolhaas qui dans « New York délire » (delirious New-York, publié en 1978), met impitoyablement à nu les logiques internes qui ont fait la ville et ses bâtiments emblématiques, les gratte-ciels.
Fiche de lecture en 4 parties. Troisième Chapitre.

EFFICACITE
Au milieu des années trente, Salvador Dali et Le Corbusier (qui se détestent cordialement) visitent l’un et l’autre New-York pour la première fois. Ils conquièrent tous deux la ville, Dali conceptuellement grâce à une appropriation interprétative (« New-York, pourquoi donc as-tu crée ma statue il y a si longtemps avant que je sois né ? »), et Le Corbusier en proposant de détruire au sens strict du terme cette ville à ses yeux pseudo-moderne (« les gratte-ciels sont trop petits, et il y en a trop »). Leurs réactions, diamétralement opposées sont deux épisodes où l’envie se dispute à l’admiration dans l’histoire déjà longue des efforts tentés par la sensibilité européenne pour « récupérer » New-York. (Page 235)
Dans sa rage aveugle, Le Corbusier déshabille les tours de Manhattan en comptant trouver là le noyau rationnel de l’authentique ère de la machine dont New-York n’est que le moyen-âge.
Abstraction cartésienne, pur objet vitré et régulier posé au milieu des parcs, le gratte-ciel Corbuséen interdit toute utilisation par de nouvelles formes d’activités qui ont envahi Manhattan, étage après étage. Il est débarrassé de l’architecture extérieure rassurante qui permettait à l’hystérie idéologique de l’architecture intérieure de se déployer. Le Corbusier annule la grande lobotomie (page 253). Les gratte-ciel sont par essence revêtus de costumes et ceux de Le Corbusier sont nus. Les murs de verre transparents cachent un vide culturel complet. (page 255). Enfin, en proposant sa « ville radieuse » composé de gratte-ciels espacés chacun de 400m et reliés entre eux par des autostades au milieu de la nature retrouvée, Le Corbusier vide Manhattan de son sang : la congestion (page 269)
Dali se contente de regarder les gratte-ciels new-yorkais en surface, mais c’est précisément cette inspection superficielle qui révèle, d’un coup, la minceur des prétextes pragmatiques de Manhattan, son simulacre de philistinisme, sa recherche ambiguë de l’efficacité. La seule efficacité de New-York est son efficacité poétique.
« La poésie de New-York n’est pas sereine esthétique ; elle est biologie grouillante, elle est organe, organe de mou de veau, organe de Babel, organe du mauvais goût, organe de l’actualité, organe d’un abysse virginal et sans histoire (…). La poésie de New-York n’est aps celle d’un édifice fonctionnel en béton qui gratte le ciel ; la poésie de New-York est celle d’un géant orgue-organe d’ivoire rouge aux multiples tuyaux – il ne gratte pas le ciel, il résonne au rythme de la diastole et de la systole du cantique viscéral de la biologie élémentaire ». Dali concocte cette poésie manhattaniste comme un brutal antidote aux puritains-rationalistes, « apologistes de la beauté aseptique du fonctionnalisme » qui ont tenté d’imposer New-York « comme exemple de virginalité antiartistique ». Ils ont tous commis une terrible erreur. « New-York n’est pas prismatique ; New-York n’est pas blanche ; New-York est toute ronde ; New-York est rouge vif ; New-York est une pyramide ronde ! » (Salvador Dali, New-York me salue, 1941) (page 263)





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