lundi 18 août 2014

Rem Koolhaas : Delirious New York / 4


Un an après la découverte de New-York, retour en lecture avec Rem Koolhaas qui dans « New York délire » (delirious New-York, publié en 1978), met impitoyablement à nu les logiques internes qui ont fait la ville et ses bâtiments emblématiques, les gratte-ciels.
Fiche de lecture en 4 parties. Quatrième Chapitre.

LA VILLE DU GLOBE CAPTIF (CONCLUSION-FICTION)
La métropole tend vers ce point mythique où le monde est entièrement fabriqué par l’homme, et coïncide donc parfaitement avec les désirs de celui-ci. La métropole est une machine qui agit comme une drogue et à laquelle il est impossible d’échapper, à moins qu’elle ait tout prévu, y compris l’évasion… En vertu de ce caractère envahissant, la réalité de la métropole devient semblable à celle de la nature, à laquelle elle s’est substituée : banale, presque invisible, en tous cas indescriptible.
Manhattan a engendré son urbanisme propre : la culture de la congestion. En conséquence, la métropole exige et mérite une architecture spécifique, qui soit capable d’exploiter les possibilités offertes par la condition métropolitaine et de donner une nouvelle dimension à la tradition toute récente de la culture de la congestion.
Les architectes et les hommes d’affaires de Manhattan ont réalisé cela en se complaisant dans une inconscience délibérée. Maintenant que le dispositif a été mis à nu, il convient d’assumer ouvertement les réalisations extravagantes et mégalomaniaque de la métropole.

La ville du globe captif (1972) est un lieu tout entier consacré à la conception et à la maturation artificielles des théories, interprétations, constructions mentales et propositions, ainsi qu’à leur mise en application dans le monde. Dans cette capitale de l’ego, la science, l’art, la poésie et certaines formes de folie, placées dans des conditions idéales, rivalisent pour s’assurer la suprématie dans le processus d’invention, de destruction et de reconstruction du monde de la réalité phénoménale.
Chaque science ou manie dispose de sa parcelle. Sur toutes les parcelles se trouve une base identique, en granit poli. Pour créer les conditions physiques irréelles propres à faciliter et à stimuler l’activité spéculative, ces socles, véritables laboratoires idéologiques, sont équipés de façon à suspendre les lois gênantes et les vérités irrécusables. Prenant appui sur cette solide base de granit, chaque philosophie ale droit de s’étendre indéfiniment en direction du ciel. Certains de ces blocs arborent des volumes d’une certitude et d’une sérénité absolues ; d’autres présentent des structures « douces », faites de conjectures expérimentales et de suggestions hypnotiques.
Les variations rapides et continuelles qui agiteront ce skyline idéologique composeront un spectacle grandiose où se mêleront l’allégresse éthique, la fébrilité morale et la masturbation intellectuelle. L’effondrement de l’une de ces tours peut signifier soit l’échec, l’abandon ; soit un eurêka visuel, une éjaculation spéculative : une théorie qui se vérifie, un délire qui dure, un mensonge qui devient vérité, un rêve dont on ne se réveille pas.
Dans ces moments-là, la présence du globe captif, suspendu au centre de la ville, s’explique : l’ensemble de ces instituts de recherche constitue pour le monde lui-même un gigantesque incubateur, une couveuse où le globe se développe. Plus la réflexion se fait intense dans les tours, plus le globe prend du poids. Sa température monte lentement. Malgré les reculs les plus humiliants, son embryon sans âge se maintient en vie.

La ville du globe captif, conçue en 1972, constitue une première exploration intuitive de l’architecture manhattanienne, esquissée avant que les recherches précises exposées dans Delirious New York (1978) ne viennent étayer ses hypothèses.
Si l’essence de la cultre métropolitaine est le changement – un monde dans un état d’animation perpétuelle – et si l’essence du concept « ville » est une séquence lisible de diverses permanences, en ce cas, seuls les trois axiomes sur lesquels est fondée la ville du globe captif peuvent permettre à l’architecture de se réapproprier le territoire de la métropole.
(1) La trame, ou tout autre système de subdivision du terrain métropolitain fixant les limites maximales des ilots, définit un archipel de « villes dans la ville ». Plus chaque « île » exalte des valeurs spécifiques, plus l’unité de l’archipel comme système s’en trouve renforcée. Le fait que le « changement » soit circonscrit aux « îles » constitutives garantit l’immutabilité du système.
Au sein de l’archipel métropolitain, chaque gratte-ciel, en l’absence d’une véritable histoire, élabore son propre « folklore » instantané. La double déconnection que sont :
(2) la lobotomie, qui sépare architecture extérieure et intérieure et
(3) le schisme, qui transforme l’architecture intérieure en autant de parcelles autonomes,
permet au gratte-ciel d’être tout formalisme à l’extérieur et tout fonctionnalisme à l’intérieur.

Ainsi le gratte-ciel résout-il le conflit entre ces deux exigences, en même temps qu’il engendre une ville dans laquelle des monolithes immuables célèbrent l’instabilité métropolitaine. Seuls, au XXe siècle, les trois axiomes ont permis aux édifices de Manhattan d’être à la fois des architectures et des machines. (pages 293-296)




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