vendredi 5 septembre 2014

En prônant le désamour de soi nous nous fermons aux autres.

Un article de Pascal Bruckner paru dans « l’histoire de l’Occident », hors série juillet 2014 des Atlas édités par Le Monde et La Vie.

Un procès est engagé contre le monde occidental dans lequel les Occidentaux, en tout premier, sont partie prenante. L’Europe serait l’homme malade de la planète qu’elle infecte de ses pestilences, et l’Occident, cette alliance du Vieux et du Nouveau Monde, serait une machine sans âme qui a mis l’humanité en coupe réglée. Notre crime tient en quelques mots : le colonialisme, l’esclavage, l’impérialisme, le capitalisme, le fascisme, le communisme. Six fléaux, comparables aux cavaliers de l’Apocalypse et qui ont, chacun à sa manière, ravagé la planète. Nous devrions en permanence faire contrition, et comme il existe des prêcheurs de haine dans l’islam radical, il existe aussi des prêcheurs de honte dans nos démocraties, surtout chez les élites pensantes, et leur prosélytisme n’est pas moindre. A les en croire, nous serions responsables des malheurs du monde, que nous le voulions ou non, de la faim, des maladies, des catastrophes naturelles, des migrations que nous repoussons, par ailleurs, de manière égoïste. En quoi une certaine caste intellectuelle, sous nos climats, est bien la caste pestilentielle par excellence, continuatrice du clergé de l’Ancien Régime. Ses membres, il faut les appeler par leur nom : les fonctionnaires du péché originel.

Pauvre Europe : aujourd’hui comme hier, il monte d’elle une puanteur de charogne, son passé adhère à elle comme une lèpre. Naître européen, c’est porter sur soi tout le fardeau de vices et de laideurs, c’est reconnaître que l’homme blanc a semé le deuil et la ruine partout où il a posé le pied. Exister, pour lui, c’est d’abord s’excuser. Il est en quelque sorte génétiquement déterminé à tuer, massacrer, violer, il a fait schisme du reste de l’humanité pour l’asservir.
Qu’est ce que l’Occident, finalement ? La figure même de Satan, dont la présence maligne corrompt toute chose, explique toutes les détresses. Vertige du panorama : l’explication par l’Occident ou l’Amérique permet d’embrasser la totalité du réel, d’excuser toutes les atrocités des autres peuples. L’Euro-Américain est à la fois maudit et indispensable : grâce à lui tout devient clair, le mal a un visage, une adresse. Et puisque nous ne croyons plus  dans le royaume de la rédemption, puisque l’Asie, l’Afrique et l’Amérique ont cessé (provisoirement) d’être les territoires du rachat, ne nous reste qu’à battre notre coulpe jusqu’à la nausée.
Une partie du monde, la nôtre, est donc occupée de façon obsessionnelle à se forger une hautaine statue de tortionnaire. Dès l’enfance, nous sommes dressés à la pédagogie de l’autoréprimande. La passion critique qui avait pour fonction de délivrer l’individu des préjugés est devenu le préjugé le mieux partagé. Mais au-delà d’un certain seuil de vigilance, la raison se transforme en scepticisme destructeur. Quand le doute devient notre seule foi, il se met à dénigrer toute l’énergie que la foi mettait jadis à vénérer. Nous répugnions alors à défendre nos sociétés : plutôt nous étrangler que de manifester un tant soi peu d’attachement.

Double erreur : en érigeant le désamour de soi en principe directeur, nous nous fermons aux autres. C’est un contresens de penser que l’autodévalorisation va nous engager sur les chemins de la bonté ou du dialogue. Dans la haine de soi, l’Autre n’a pas sa place. C’est un rapport narcissique où l’Arabe, l’Africain, l’Indien, le Chinois sont convoqués à titre de figurants dans un interminable règlement de compte : ce pourquoi nous assistons à la conjonction du remords et de l’égoïsme le plus rassis. L’aigre persiflage de soi cache mal notre insensibilité ou notre mépris des cultures lointaines, nous rend impossible l’amour de l’autre homme.
Comment pourrions-nous admirer les métaphysiques grandioses du soufisme, de l’hindouisme, du bouddhisme, comprendre les traditions étrangères si nous ne commençons par piétiner les nôtres dans une sorte d’ignorance militante ? Méfions-nous de qui n’attache du prix à l’étranger que par dédain envers soi : l’aversion qu’il porte finira par rejaillir sur ses sympathies. Redevenons les amis de nous-mêmes pour l’être à nouveau d’autrui.

L’Europe contemple donc, chagrinée, le tas d’ordures qu’elle est devenue elle-même, cette « vallée d’ossements » (Hegel) qu’est son histoire. Mais elle fait de cette dernière une lecture partielle et délibérément taciturne puisqu’elle n’en retient qu’un seul aspect, le pire. Cette hypermémoire qui la taraude est en fait très sélective et ressemble à de l’amnésie. Elle oublie simplement que dans sa chronologie, il n’y a pas que « des fleuves de sang et de boue », il y a aussi, il y a surtout la progression du droit et de la démocratie. L’Europe a plutôt vaincu ses monstres, l’esclavage a été supprimé, le colonialisme abandonné, le fascisme défait, le communisme mis à genoux. En définitive, le préférable l’a emporté sur l’abominable. L’Europe c’est la Shoah plus la destruction du nazisme, c’est le goulag plus la chute du mur, l’empire puis la décolonisation, l’esclavage et son abolition, c’est à chaque fois une violence précise non seulement dépassée mais délégitimée, c’est une double avancée de la civilisation et du droit.
Nous devrions être fiers de nous-mêmes contre nos crimes, parce que nous les avons reconnus et refusés. Au bout du compte, la liberté a plutôt triomphé de l’oppression. Un continent ne peut s’identifier éternellement à ses tortionnaires, à ses traîtres, à ses voyous ou sacraliser ses vainqueurs, ses fusillés, ses martyrisés. Il doit d’abord célébrer ses héros, hommes et femmes qui, aux moments critiques ont osé résister, ont permis à un peuple de se redresser. L’Occident fut coupable de nombreuses abominations, mais lui-seul a su se mettre à distance de sa propre barbarie. On aimerait que d’autres régimes, d’autres civilisations s’inspirent de son exemple. Le plus beau cadeau que l’Europe puisse faire au monde, c’est de lui offrir l’esprit d’examen qu’elle a conçu et qui l’a sauvé de tant de périls. C’est un cadeau vénéneux mais indispensable à la survie de l’humanité.

Pascal Bruckner né en 1948 à Paris est romancier et essayiste. Parmi ses ouvrages publiés, « La tyrannie de la pénitence, essai sur le masochisme occidental » (Grasset 2006) est un réquisitoire contre l’esprit de contrition qui marquerait des sociétés d’Europe, réflexion inaugurée avec « le sanglot de l ‘homme blanc. Tiers-monde, culpabilité, haine de soi » (Seuil, 1983).



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