vendredi 5 septembre 2014

Qu’est ce qui ne fonctionne plus ?

Un article de Jean-Claude Guillebaud paru dans « l’histoire de l’Occident », hors série juillet 2014 des Atlas édités par Le Monde et La Vie.

De partout monte la même interrogation. Elle se formule ainsi : toutes nos certitudes – égalitaristes, laïques, progressistes, individualistes, raisonnables, critiques, etc – ne seraient-elles pas  le dernier avatar d’une domination occidentale et judéo-chrétienne réinventée ? En souhaitant refonder ces principes pour mieux les affermir et les universaliser, ne reconstituons-nous pas, sous couvert de bonne volonté démocratique, une sorte de néocolonialisme ? Au-dehors comme au-dedans, parviendrons-nous – et devons-nous – imposer encore notre vision de l’homme et de l’univers ? Rien n’est moins sûr. La réalité occidentale ne rayonne plus comme avant. Pire : elle est parfois considérée comme toxique.
A cela mille raisons. La fin de l’idée de progrès, sur laquelle brodent volontiers les éditorialistes, est un sentiment répandu. Le salut judéo-chrétien a été mis à mal par la sécularisation ; l’eschatologie marxiste et les « lendemains qui chantent » font justement horreur ; le projet humaniste s’est abîmé dans l’épouvante des deux guerres mondiales et de la shoah ; la promesse scientifique se fracasse sur des catastrophes en série, qu’elles soient nucléaires, écologiques ou médicales. L’avenir occidental semble ne plus rien promettre.
Ajoutons l’évocation récurrente de la « duplicité » occidentale que les travaux des auteurs anglo-saxons des postcolonial studies ont mis en évidence. Duplicité ? Si le passé colonial suscite encore du ressentiment à travers le monde, c’est d’abord parce que l’Occident s’y montra infidèle aux valeurs dont il assurait être le messager. Il procéda comme un libérateur qui opprime, un civilisé qui massacre, un humaniste qui asservit. Or, cette duplicité perdure. Bien des interventions militaires d’aujourd’hui, au nom des « valeurs à défendre », dissimulent des calculs plus intéressés.

Du même coup, deux phénomènes culturels, radicalement contradictoires, se télescopent sur la scène mondiale depuis une vingtaine d’années. D’abord une fascination continuée, envers et contre tout, pour la modernité occidentale, fondée sur al démocratie, l’économie de marché et le consumérisme. Partout, de Pékin à Hanoï, Mexico ou Lagos, l’abondance, la liberté individuelle, la musique, la télévision et la consommation effrénée suscitent une attirance et une volonté d’imitation. Le capitalisme séduit, la modernité éblouit et provoque la convoitise.
Dans le même temps cependant des refus se manifestent, souvent par la violence ou le terrorisme, et dans le meilleur des cas par un retour instinctif vers la tradition ou la religion réinventée dans sa forme la plus archaïque. Ce qui est alors dénoncé, ce ne sont pas seulement les insuffisances du modèle culturel et social que nous incarnons – inégalités, dureté sociale, atomisation individuelle, capacité destructrice – , c’est aussi un impérialisme d’un type nouveau, fondé sur une étrange sûreté de soi. Comme si l’Occident se trouvait prisonnier de sa propre victoire.
Il est vrai qu’ajoutée en quelque sorte à la démocratie, une arrogance d’un type nouveau a surgi, tout armée de l’effondrement du communisme en 1989. Le capitalisme victorieux, en toute bonne conscience, s’est senti à nouveau dépositaire du destin planétaire, comptable et artisan de l’émancipation universelle, avant-garde assermentée du mondialisme en marche. Campé face aux replis culturels de l’Arabie ou de l’Asie Mineure, dressé contre les frilosités nationales de l’Est ou les rémanences du fanatisme religieux, l’Occident se comporte depuis lors comme s’il refoulait désormais son propre désarroi, ignorait le vide dont il se sait – aussi et malgré tout – porteur. Voilà ce que dissimulent les élucubrations au sujet du « choc des civilisations ».

Il faut sans doute remonter assez loin dans le temps pour retrouver un triomphalisme aussi entier. La modernité occidentale tend à diaboliser ce qui la conteste, à négliger ce qui la questionne, à combattre ce qui lui résiste. Comme si, toute critique oubliée, toute déréliction conjurée, elle retrouvait face à l’autre la certitude qui lui fait défaut face à elle-même. Dans un célèbre article de la revue Esprit paru en 1991, le philosophe Cornelius Castoriadis (disparu en 1997) n’avait pas tord de poser la question en ces termes : pourquoi nos sociétés riches et libres sont-elles devenues incapables d’exerces durablement une influence émancipatrice sur le reste du monde ? Pourquoi la modernité dont nous sommes les messagers se trouve-t-elle récusée ou combattue un peu partout sur la planète ? Qu’est-ce qui ne fonctionne décidément plus ?
Pour répondre à la question, on convoque sans relâche la persistance de l’obscurantisme, la régression intégriste, les complots du terrorisme, le désenchantement du sous-prolétariat du tiers-monde ou l’imposture des dictatures tropicales. C’est une démarche consolatrice, mais très insuffisante. Si la crise de l’Occident, son « délabrement » écrivait Castoriadis, explique qu’il ne rayonne plus, reste à se demander à quoi tient en dernière analyse cette panne d’influence ? Comment s’explique cette insuffisance qui vaut à l’Occident d’être perçu come repoussoir plutôt qu’un modèle ?
Chacun de nous en son for intérieur connaît la réponse. Si l’Occident est en crise, c’est parce qu’il a cessé d’exercer sur lui-même la capacité critique qui le constituait (et l’a construit depuis des siècles au point d’en faire le point fondateur de son identité unique – note personnelle). « Notre siècle, s’exclamait jadis Emmanuel Kant, est le siècle propre de la critique, à laquelle doit se soumettre ». L’Occident, de ce point de vue, a bien rompu avec Kant. Il a fait de sa modernité et de la mondialisation libérale non plus un questionnement mais un privilège et une injonction, non plus une précieuse subversion mais une idéologie conquérante. Il tend à se barricader dans la dénonciation de l’autre, qu’il soit chinois, indien, africain, arabe. Comme s’il se trouvait désormais bétonné, clos sur lui-même, inaccessible à l’interrogation de soi-même par soi-même et autrui. Faisant cela il se communautarise à sa manière et devient du coup infidèle à cela-même qui le constituait, humanisme qui hier encore fascinait le monde.

Jean-Claude Guillebaud, né en 1944 à Alger est écrivain, journaliste et essayiste. Dans « Le commencement d’un monde » (2008) il traite du désarroi contemporain ; et propose de comprendre avec « la refondation du monde » (1999) ce qui fonde la civilisation occidentale et judéo-chrétienne pour mieux s’en réapproprier les valeurs positives. Dernier ouvrage paru : « Je n’ai plus peur » (L’Iconoclaste ed, 2014).


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