vendredi 28 novembre 2014

Guy Desgrandchamps : architecture et modestie

Notes de lecture  (et compléments personnels) des actes du colloque tenu en juin 1996 au Couvent Le Corbusier de la Tourette, et repris lors des conférences « cosa mentale » de l’Ecole d’Architecture de Paris-Belleville en octobre 2011.

Au sens premier être modeste  c’est être « celui qui observe la mesure ». Exercice de la mesure, la modestie n’est ni médiocrité, fausse humilité, ou renoncement. Elle est observation et mesure de l’ « en soi » des choses. Tandis que l’orgueil pousse à s’isoler  du monde, la modestie loin du repli sur soi, ou de la retraite, de l’acceptation des défaites annoncées, d'une démission ou d'une restriction, oblige à prendre le tout du réel. Salutaire, son contraire est « le paraître ».
Complice qui fait passer du « moi je »  au « moi avec », au « moi vis-à-vis », la modestie pose la question importante de l’attitude en architecture, notion qui se rapproche de celle du comportement, dans ce qu’elle recèle de dignité et d’humaniste, de responsabilité sociale et historique, de culture. « La modestie sacrifie l’apparence vaniteuse qui est l’important pour moi, à la réalité objective de ce qui est important par nature ». (Vladimir Jankélévitch, traité des vertus II – les vertus et l’amour. Champs Flammarion p. 323)

La modestie en architecture, c’est trouver des qualités dans un programme, dans un site et, en prenant en compte les nombreuses contraintes inhérentes à un projet, essayer de les dépasser ; c’est ne pas faire semblant de croire que l’architecture de qualité est faite par de grands gestes, par des bâtiment « impressionnants ».
La modestie en architecture vient d’une adéquation entre la situation du projet et la solution proposée.
La modestie d'une pratique est à déconnecter totalement de l’attitude personnelle de l’architecte : on ne parle pas bien sûr pas de modestie comme aspect d'une personnalité mais d’une posture professionnelle face aux questions que pose chaque projet dans une conjoncture donnée : la modestie commence par la conscience du fait que, quel que soit le projet, la qualité du travail et de l’effort de réflexion doit être la même, et doit toujours apporter des réponses aux questions sur la relation de l'architecture à l’histoire, au temps, au territoire, aux personnes…  Ainsi compris, le rapport de l’architecture à la modestie implique non pas un renoncement, mais au contraire une attention extrême portée au projet, une implication dans les recherches les moins attendues, presque hors des normes convenues.

En proposant de se traiter soi-même comme un autre, la modestie invite à la détente, à une forme de régulation implicite. A l’inverse de l’humilité, elle n’exige ni l’anéantissement de l’autre, ni le renoncement de soi, mais elle dit simplement « ce n’est que moi, mais c’est tout de même moi ». Socrate aurait pareillement dit : « Ce que je sais c’est que je ne sais pas » – ce qui ne veut pas dire qu’on ne sait rien. La modestie est invitation à la sincérité envers soi-même, reconnaissance du peu, de n’être que soi – ce qui peut-être beaucoup, déjà tout, et n’exclut en rien une certaine fierté d’être, une nécessaire estime de soi. C’était une boutade, mais Franck Lloyd Wright déclarait préférer l’arrogance sincère à l’humilité feinte.
La modestie tient le double enjeu de n’occuper que sa propre place mais de l’occuper pleinement, de s’inscrire pleinement dans le paradoxe de « l’appréciation mesurée de sa propre valeur ». (Jankélévitch, op cit p.334)

Si l’architecte est bien « celui qui pense en homme d’action, et agit en homme de pensée », la modestie est le moyen qui permet d’aborder le passage à l’acte en donnant à l’intention toute sa responsabilité. C’est à dire se situer en conscience dans l’intervalle des possibles et de leur puissance sans chercher la surenchère forcenée du paraître. Par sa capacité à confronter à l’important par nature, la modestie indique la gravité de l’acte d’architecture. « La modestie est une protestation philosophique et raisonnable contre l’idolâtrie de l’événement personnel » (Jankélévitch, op cit p.322), elle est un événement qui s’épanouit parfaitement loin des expressions gratuites et égotiques. Elle est le moyen de résister joyeusement aux tentations.
Et tout cela n’est pas contradictoire avec la modernité même et la liberté qu’elle porte. Si elle est questionnement permanent des acquis, processus de reformulations et de découvertes, attitude de réponse exacte aux besoins du temps. La modestie peut être alors la compagne des architectes pour appréhender l’enchanteur désenchantement de la modernité. Et peut être même son nécessaire avenir : « le paradoxe est de trouver l’acceptation d’un devoir à l’extrémité même de l’individualisme ». (André Gide, à propos de sa seconde préface à Vol de Nuit de Saint-Exupéry, journal  1889-1939)

A l’envers d’une inacceptable présence du paraître et de la main forcée, une architecture  modeste serait-elle une architecture banale ? Il s’agit en réalité d’une autre esthétique, proche du classicisme français comme art d’exprimer le plus en disant le moins. La modestie est une qualité par laquelle s’aborde avec pudeur et finesse ce qui dans l’ordinaire est essentiel, cet « important par nature ». Cela n’est pas sans difficulté : la modestie ne serait-elle pas alors aliénation aux contingences ou incapacité à mieux faire ? Capacité à se situer, elle est au contraire ce par quoi  se repère l’intervalle sur lequel agir, s’élabore une attitude. « La modestie préside à une distribution impartiale de la valeur et restitue l’univers à son relief véridique ». (Jankélévitch, op cit p.322)
Dans le champ complexe du « déjà là » et de « l’être-là », du transitoire d’un état vers un autre état, entre le peu et le beaucoup, l’architecte a la responsabilité et le rôle d’un passeur. Un rôle qui oblige à se situer, à être là dans le relief du jeu, à installer une situation d’où procède la passe décisive et surgit le but.

S’il est toujours assez déplaisant de suggérer un artificiel retour à la morale – ce qui signifierait que l’on a beaucoup à se faire pardonner – il peut être en revanche plaisant de souhaiter l’accompagnement vertueux de l’architecture. Evoquer la modestie serait en définitive parler d’une certaine forme de vacance de soi, qui s’offre comme disponibilité et non comme absence. Et qui invente l’architecte comme passager-penseur accomplissant un acte semblable à l’opération alchimique. La modestie devient alors comme un acte de conscience que le projet est un processus de transformation qui a pour but de modifier la réalité, quelque fois même d’une façon importante, sans mettre le projet ni l'architecte – l’expression de soi - au centre des attentions, mais plutôt le contexte en phase de transformation, la transformation même.

Attitude de référence, entre sens de la mesure et inquiétude d’une conscience morale, la modestie, loin de légitimer la médiocrité, suggère de façon presque paradoxale de cultiver une certaine ambition…

Le mémorial aux martyrs de la déportation, sur l'ile de la cité juste derrière le chevet de ND de Paris, construit par Georges-Henri Pengusson en 1960-62 est la première idée qui me soit venue pour illustrer ce que pourrait être les effets de la modestie en architecture...


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