lundi 26 janvier 2015

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"Un petit coté motif à la Paul Smith"... La remarque ironique de Cédric à propos du logo de l'atelier datait d'il y a quelques années. Je ne l'avais pas oubliée - il y a des vacheries amicales que l'on oublie pas! Il était temps d'en faire évoluer la communication graphique, comme on dit... Alors, allons-y pour une croissance joyeuse ! Et déclinable, pour varier les plaisirs.




mardi 20 janvier 2015

pour une nouvelle année vraiment nouvelle

2015, une année de convictions et d'enracinement renouvelés dans notre vivre-ensemble? 
Souhaitons-le, travaillons-y.

"il y a de bien meilleures choses devant nous que toutes celles que nous laissons derrière"

"Je préfère mourir debout que vivre à genoux" - 3

Mettre une bombe sous chaque mot, c’est ainsi qu’on déclenche une guerre civile.

Un article de Jacques Drillon, paru dans l’Observateur, lundi 19 janvier 2015.

Etait-ce dans «Libé»? «Le Monde»? Au cours d’un reportage dans un collège, un de ceux que la presse a publiés sur les «anti-Charlie», le journaliste raconte que le professeur, avant de l’introduire dans la classe, le prévient: «Faites attention aux mots que vous employez. Ne dites pas “attentat”, ni “terroriste”.» On pense aussitôt: il a peur de ses élèves, il a peur de les choquer, c’est lamentable. Pas du tout. Il explique: «Ce sont des mots positifs, pour eux, des mots héroïques.»
Tout est dans la connotation. Le sens permanent du mot, son sens objectif, sa «dénotation», n’ont plus d’importance. Voilà le but du totalitarisme : supprimer la dénotation, au profit de la connotation. Vieille histoire, vieil attentat contre le vocabulaire. Déjà, sous l’Occupation, les Allemands appelaient les Résistants des«terroristes». Lorsque tout est dans la connotation, le raisonnement devient impossible, la communication faussée, et l’exact se confond avec l’erroné.
Les têtes pensantes de l’islamisme l’ont très bien compris. Ils ont mis une bombe sous chaque mot du vocabulaire. C’est ainsi qu’on déclenche une guerre civile. La dernière Une de Charlie Hebdo est «raciste», a dit l’un d’eux. Entretenir la confusion entre anti-islamisme et racisme, voilà un bon exemple de connotation chargée de l’emporter sur la dénotation, voilà un mot prêt à exploser. En sorte qu’un collégien a pu dire: «Les racistes du PSG, c’est que des juifs.» Il n’avait que «cinq cents mots de vocabulaire», disait un autre professeur, et les voilà pervertis. Que lui reste-t-il? Il ne peut plus rien dire, plus rien penser. Il ne peut que prendre les armes.
Comment décrire ce qui se passe dans la tête d’un enfant qui ne peut plus rien dire parce qu’il ne peut plus rien comprendre? Il n’est pas un  imbécile. Il peut l’être, mais pas forcément. Il est en état de carence. Et on ne peut même pas le lui expliquer, parce qu’on n’a pas de mot pour ça; et que, l’aurait-on, il ne le comprendrait pas. En français, on manque de substantifs, parfois. On ne met pas aussi librement que les Anglais « ship»ou «-ness» à la fin d’un adjectif, d’une expression. Il faudrait en trouver un pour «ne comprend rien», un autre pour «ne comprend plus rien».
On n’avait pas de mot non plus pour décrire la résistance à l’intégrisme, au terrorisme religieux. Quelqu’un a trouvé le mot Charlie. Nom et adjectif à la fois. On a dit, on dit, on dira: «Je suis Charlie». Ne nous y trompons pas: sitôt né, le mot Charlie a été piégé, comme les autres. Les connotations qu’on a mises dessous le feront exploser, comme les autres. Le journaliste du Monde.fr Hervé Le Tellier a remarqué: “Insulte à l’islam”: un blogueur saoudien condamné à 1000 coups de fouet, 10 ans de prison, 266.000€ d’amende. le 9 janvier, il recevait 50 coups. Le 11, le ministre saoudien manifestait à Paris. On peut donc être Charlie et charia.
Bien sûr qu’on peut. C’est même l’enfance de l’art. Ce qu’on a appelé l’amalgame, à propos de l’islam et de l’islamisme, cela fait longtemps qu’il est fait, qu’il a soigneusement été fait par ceux qui y ont intérêt. L’amalgame, la confusion, sont ses armes premières. Ce n’est pas Voltaire qu’il faut appeler au secours, parce que Voltaire n’est plus qu’un boulevard; c’est Littré. Il y aura un charlisme, on tuera au nom du charlisme, car nous avons perdu la bataille du langage.

mercredi 14 janvier 2015

"Je préfère mourir debout que vivre à genoux" - 2

Lu dans Slate, 13 janvier 2015.
Samedi 10 janvier, Marie, professeure au collège en Seine Saint-Denis, a écrit ce témoignage sur les réactions de sa classe après l'attentat contre Charlie Hebdo, déplorant la stigmatisation des jeunes du 93 dans des articles. Nous le reproduisons ci-dessous avec son aimable autorisation.

Lorsque j’ai appris l’attaque de Charlie Hebdo, je rentrais de l’école. Un message, puis deux, sur mon téléphone. Puis je suis restée bloquée sur les chaînes d’information pendant un long moment sans pouvoir rien faire d’autre. Je me suis mise au travail, car c’était un mercredi après-midi et que j’avais des copies à corriger. Des copies de brevet blanc, un sujet d’argumentation: «Pensez-vous que tous les élèves de France ont les mêmes chances de réussir à l’école?»
J’ai lu, j’ai corrigé, sans être jamais loin de mon écran d’ordinateur. J’ai bu beaucoup de café. L’atmosphère était pesante. J’ai pleuré comme on pleure lorsque toutes les vannes sont ouvertes d’un coup, avec de gros sanglots, des hoquets, le visage rougi. Très vite, j’ai pensé à mes élèves, collégiens et collégiennes, de toutes les couleurs, de toutes les origines. Musulmanes et musulmans, pour beaucoup. Voici ce qui s’est passé le lendemain matin, jeudi 8 janvier, lorsque je suis arrivée au collège de Seine Saint-Denis où je travaille.

Dans la salle des professeurs, l’une de mes collègues musulmanes réprime un sanglot en nous disant que sa religion est encore salie. Dans la cour, des murmures: le sujet est sur toutes les lèvres. Je me demande comment je vais réussir à faire cours. La veille au soir, j’ai préparé un diaporama avec des caricatures de tous les pays. De l’Iranien Kianoush Ramezani. De la Tunisienne Nadia Khiari. De l’Américaine Ann Telnaes. Du Français Plantu. J’ai la boule au ventre, comme mes collègues. Que vont nous dire nos élèves? Vont-ils vouloir en parler? 
Oui, ils ont voulu en parler. Nous en avons débattu. Ils ont été intelligents, ils ont posé des questions, ils ont posé les problèmes. À huit heures, j’avais cours avec ma classe de troisième. En plein chapitre sur la dystopie, nous devions le clore par une séance sur l’étude d’un extrait de Farenheit 451 de Ray Bradbury, lu en lecture cursive pendant le mois de décembre. Nous devions parler de censure, d’autodafés, de la liberté de penser et de s’exprimer. De l’importance de lire et de comprendre. Finalement, nous avons parlé de l’actualité. Et quand l’actualité fait un aussi triste écho à un roman écrit après la Seconde Guerre mondiale, il n’y a pas que le sang du professeur qui se glace.
Je ne savais pas, donc, ce que mes élèves allaient me dire. J’ai pris un air très grave, ils ont su que j’allais leur parler des événements de la veille. L’une de mes élèves m’a dit: «Vous connaissiez quelqu’un qui est mort madame?». Oui, comme vous tous. Nous allons en parler.

Cette classe est d’ordinaire frémissante. Les blagues potaches fusent souvent, la parole est difficile à canaliser. Ils ont toujours quelque chose à dire, en lien ou non avec le cours. Je tape du poing sur la table, souvent, pour avoir le silence, mais ils sont rarement dupes. Ils savent que je rirai trop souvent à leurs blagues pour réellement me fâcher. Comme je l’ai souvent dit, je ne suis pas très douée pour incarner l’autorité.
Quoi qu’il en soit, ce jeudi, j’ai un silence complet lorsque je m’exprime devant eux. Un silence respectueux, attentif, plein. Voici ce que je leur ai dit.
Je veux vous parler de ce qui s’est passé hier. Je vais vous dire ce que je ressens, et après vous me direz ce que vous, vous ressentez. Je vais vous raconter deux ou trois choses personnelles, parce qu’il est vraiment important que vous compreniez que ce que je vous dis est personnel. Je vais vous dire pourquoi je suis extrêmement triste, choquée, et inquiète après ce qui s’est passé hier.
Premièrement, je suis triste parce que des innocents sont morts assassinés, et je ressens un sentiment de compassion qui est lié au fait que je suis humaine et que je ne comprends pas qu’on puisse tuer. Parmi ces personnes qui sont mortes, il y en a certaines que je ne connaissais pas personnellement, mais dont je connaissais le travail. Je ne vais pas vous raconter ma vie, mais ces morts me touchent beaucoup parce que j’ai grandi dans une maison remplie de livres et de bandes dessinées, que mon papa collectionnait quand j’étais petite. Alors vous voyez, certains de ces dessinateurs, je les ai connus dans l’enfance. Ils dessinaient dans d’autres journaux, avant que Charlie Hebdo existe, avant que je sois née, et ils étaient vraiment marrants. Ils se moquaient un peu de tout et de tout le monde. Vous savez tous que j’aime bien les blagues, alors quand des gens marrants meurent, moi ça m’embête beaucoup.
Deuxièmement, je suis triste parce que j’ai eu peur. Ma petite sœur est journaliste, et j’ai eu très peur pour elle. Elle n’est pas journaliste à Charlie Hebdo, elle travaille pour la rubrique culture d’un journal, et quand il y a eu l’attentat, ils ont fermé toutes les grilles, ils ont posté beaucoup de policiers. Quand les journaux doivent se protéger, quand on doit avoir peur pour un membre de sa famille qui est journaliste, c’est très effrayant. Vous savez tous ce qu’est la dystopie, c’est le sujet du chapitre que nous sommes en train de terminer, je trouve vraiment que ça y ressemble.

Enfin, je suis triste parce que je sais que vous allez en prendre plein la gueule. Je vous le dis parce que je trouve déjà qu’il y a beaucoup de gens qui vous montrent du doigt sans raison. Je vous le dis aussi parce que j’ai choisi d’enseigner en Seine Saint-Denis, je l’ai demandé. Je vous le dis parce que je vous vois tous les jours, je vous connais, je sais comment vous êtes, je vous aime bien. Je voudrais que tout le monde vous voie comme je vous vois, mais je sais que ce n’est pas le cas. Je suis triste et inquiète pour vous, parce que j’ai peur qu’on vous attaque parce que vous venez d’ici et parce que certains et certaines d’entre vous sont musulmans et musulmanes. Maintenant, j’aimerais que vous me disiez sincèrement ce que vous voulez dire sur ce qui s’est passé hier. Alors ils m’ont dit ce qu’ils pensaient. Tout le monde a participé à la discussion. Voici ce qu’ils m’ont dit.

«Ces gens-là, madame, c’est pas des musulmans, c’est des tarés.»
«C’est péché de tuer.»
«Ils sont cons, ils vont aller en enfer, ils ont pas droit de tuer les gens. Allah est le seul qui peut juger, on n’a pas le droit de juger.»
«Mais madame, si les dessinateurs étaient menacés de mort depuis longtemps, pourquoi ils ont continué? Ils auraient dû arrêter, ils auraient été tranquilles. C’était quand même un peu abusé, ils en rajoutaient tout le temps.»

Je leur ai expliqué. Je leur ai dit que je trouvais, moi aussi, que leur humour était souvent limite. Je leur ai expliqué que moi, Charlie Hebdo ne me faisait plus marrer depuis un moment. Je leur ai dit aussi qu’ils ont continué pour montrer que personne ne pouvait les empêcher de faire ce qu’ils voulaient. Quitte à ne pas être toujours subtils, quitte à ne pas toujours être marrants.
Ils m’ont demandé de regarder des dessins publiés par Charlie Hebdo. Je les ai projetés au tableau, nous les avons analysés ensemble. Celui-là il est marrant madame. Celui-là, il est vraiment bête. Celui-là, il est vraiment abusé.
Le dessin de presse, la caricature, comme les textes de satire, reposent sur la nécessité impérieuse d’une réflexion, sur une recherche de l’implicite qui s’acquiert avec le temps, avec l’esprit critique, avec la lecture. J’ai rappelé à mes élèves quelque chose que je leur dis chaque semaine, que l’intelligence est ce que nous avons de plus précieux, que c’est grâce à elle que nous pouvons comprendre non seulement les mots et les images, mais aussi ce qu’ils cachent, ce qu’ils suggèrent, ce qu’ils ne disent pas d’emblée.
Toutes et tous ont compris. Aucun ne m’a dit: «C’est bien fait»«Ils l’ont bien cherché»,«Je suis bien content-e». Aucun. Je n’ai pas eu besoin de les mener à dire quoi que ce soit. Ils l’ont dit eux-mêmes. Les enfants de Seine Saint-Denis ne sont pas des idiots.
Et moi non plus, enseignante, je ne suis pas idiote. Je ne baigne pas dans la démagogie dégueulasse dont on nous pense souvent coupables.
Je sais qu’une poignée d’élèves a refusé de faire la minute de silence, quand une grande majorité l’a respectée sans aucun problème. Curieusement –ou pas– ce sont les mêmes élèves qui, tout au long de l’année, ne respectent pas l’école ni les enseignant-e-s. Les mêmes qui viennent au collège sans leurs affaires, ne font pas leur travail, n’apprennent pas leurs leçons, perturbent le cours. Les mêmes dont les parents ne viennent pas aux réunions de remise des bulletins, les mêmes dont la famille ne répond pas au téléphone. Les mêmes dont nous peinerons à freiner la déscolarisation.
Ce n’est pas une coïncidence.
La personne que nous devenons est à la fois le fruit d’un développement personnel et celui de notre éducation, de notre milieu, de l’endroit où nous vivons. La pensée individuelle ne peut s’épanouir que lorsqu’elle trouve un terrain favorable. Lorsque le terrain est miné par le lavage de cerveau entamé dès l’enfance, par les discours radicaux de tous horizons, par des idées à l’emporte-pièces si faciles à comprendre, si binaires, la pensée personnelle libre et insoumise ne peut pas se développer et mûrir. Le fruit est pourri avant même que la fleur ne soit éclose.
Ce que je dis est simple, simpliste même, pour n’importe quelle personne sensée ayant ne serait-ce qu’effleuré une anthologie de littérature, un manuel de terminale de philosophie ou la sociologie pour les nuls.

Nous autres, enseignants dans le 93, nous échouons parfois à mener ces élèves vers d’autres idées. Nous échouons souvent à les détourner du chemin qui a été tracé pour eux par l’irresponsabilité d’un discours séduisant parce que facile à comprendre.
Il me semble de mon devoir, aujourd’hui, de constater que nous avons face à nous une poignée de ces enfants. Et que, parmi tous nos collégiens, une immense majorité est capable d’un discours intelligent, capable d’entendre ce que nous disons, capable d’apprendre.
Il me semble de mon devoir, aussi, de faire comprendre à tous ceux qui en douteraient encore, qu’un enfant conditionné dès le berceau pourra très certainement dire des choses stupides, choquantes, révoltantes. Il est évident qu’il faut le condamner. Il est essentiel de comprendre qu’il est minoritaire. Essentiel. Indispensable. Vital. Dans toutes les ramifications de sens que peut avoir cet adjectif. Car mon but, dans ce texte un peu long – et j’espère que certaines et certains le liront jusqu’au bout – mon but, donc, est d’exprimer, ici, l’inquiétude profonde que j’ai pour la vie de nos collègues, ami-e-s, élèves, citoyen-ne-s musulman-e-s. Il est vital de dire, autant que son soutien pour ceux qui ont défendu la liberté d’expression jusqu’au bout, notre soutien à la majorité assourdie. L'islam. Le vrai.

Lorsque je vois qu’un quotidien national, quelques jours après l’attentat contre Charlie Hebdo, part investiguer dans le 93 pour savoir comment ont réagi les élèves, je m’interroge, parce que l’odeur qui émane d’une telle démarche n’est pas très agréable à sentir.
Pourquoi le 93? Aucun de ces terroristes ne venait de Seine Saint-Denis. Aucun. Pourquoi le 93?
Pourquoi, tiens, n’allons-nous pas enquêter pour savoir les horreurs qu’ont dû proférer les collégiennes et les collégiens dont les parents votent Front National? Pourquoi les journalistes ne sont-ils pas allés se poster devant les écoles de Béziers? De Fréjus? D’Hayange? D’Hénin-Beaumont? Pourquoi ne nous donne-t-on pas le droit de nous indigner des propos qu’ont très certainement tenus ces enfants qui, malheureusement pour eux, sont tout aussi imprégnés des idées de leurs parents et de leur milieu que la poignée d’élèves séquano-dionysiens?
Je regrette vraiment qu’aujourd’hui les élèves du 93 soient stigmatisés, au lendemain de l’attentat terroriste, et je ne comprends pas pourquoi les médias choisissent de titrer, dans un geste racoleur qui me fout sérieusement la gerbe, Les élèves de Seine Saint-Denis ne sont pas tous Charlie.

Les élèves de Seine Saint-Denis n’ont surtout rien demandé. Ils aimeraient bien qu’on leur foute la paix, pour une fois, qu’on arrête de braquer les projecteurs sur eux dès qu’un bas du front islamiste vient dire ou commettre quelque chose d’effroyable.
Pas d’amalgame, dit-on.
Sauf qu’on regarde toujours du même côté quand quelque chose ne va pas. On dresse l’inconscient des lecteurs, même les plus intelligents, à créer une association d’idées entre un attentat terroriste et des gamins de Seine Saint-Denis qui ne représentent pas la majorité et qui sont conditionnés par le milieu qui les a vus naître.
Oui, il y a des connards en Seine Saint-Denis. Oui, il y en a qui sont bien contents que Charb se soit pris une balle dans la tête.
Non, tous les enfants de Seine Saint-Denis ne sont pas pour ces attentats. Non, tous les enfants de Seine Saint-Denis ne sont pas d’accord avec l’intégrisme islamiste. C’est même le contraire. Certains ont écrit spontanément des plaidoyers pour la liberté d’expression. D’autres ont eu des remarques plus intelligentes que certains adultes. D’autres ont lu Liberté de Paul Eluard en sanglotant.
En braquant les caméras et les dictaphones sur une poignée de crétins, on oublie l’intelligence des autres et la sienne.
Pendant ce temps-là, des musulmans et des musulmanes se font agresser. Des mosquées sont incendiées, taguées, injuriées.
J’écris ce texte pour mes élèves du 93, pour la communauté musulmane, pour toutes celles et tous ceux qui seront dans l’ombre d’une poignée d’abrutis obscurantistes qui n’a rien à faire d’autre que de jeter de l’encre noire sur les sourates du Coran.
Je suis solidaire avec tous celles et ceux que l’on n’entend pas.

Je suis Française. Vous êtes Français.
Marie
http://www.slate.fr/story/96755/charlie-hebdo-seine-saint-denis-stigmatisation
Martin Argyroglo, Place de la Nation, Dimanche11 janvier 2015

jeudi 8 janvier 2015

"Je préfère mourir debout que vivre à genoux" - 1

«Au-delà du chagrin et de la pitié s’inscrit le devoir de justice. Nous sommes assurés que les pouvoirs publics mettront tout en œuvre pour identifier et arrêter les auteurs de ces crimes. A la justice de décider de leur sort, en toute indépendance et dans le respect de l’Etat de Droit. Ce n’est pas par des lois et des juridictions d’exception qu’on défend la liberté contre ses ennemis. Ce serait là un piège que l’histoire a déjà tendu aux démocraties. Celles qui y ont cédé n’ont rien gagné en efficacité répressive, mais beaucoup perdu en termes de liberté et parfois d’honneur.
«Enfin, pensons aussi en cette heure d’épreuve au piège politique que nous tendent les terroristes. Ceux qui crient "allahou akbar" au moment de tuer d’autres hommes, ceux-là trahissent par fanatisme l’idéal religieux dont ils se réclament. Ils espèrent aussi que la colère et l’indignation qui emportent la nation trouvera chez certains son expression dans un rejet et une hostilité à l’égard de tous les musulmans de France. Ainsi se creuserait le fossé qu’ils rêvent d’ouvrir entre les musulmans et les autres citoyens. Allumer la haine entre les Français, susciter par le crime la violence intercommunautaire, voilà leur dessein, au-delà de la pulsion de mort qui entraîne ces fanatiques qui tuent en invoquant Dieu. Refusons ce qui serait leur victoire. Et gardons-nous des amalgames injustes et des passions fratricides.»
Robert Badinter, ancien ministre de la Justice, in "Libération", 8 janvier 2015


"La formule de François Hollande est juste : « La France a été frappée au cœur. » Elle a été frappée au cœur de sa nature laïque et de son idée de liberté, justement dans l’attentat contre l’hebdomadaire typique de l’irrespect, de la dérision atteignant le sacré sous toutes ses formes, notamment religieuses. Or, l’irrespect de Charlie Hebdo se situe au niveau du rire et de l’humour, ce qui donne un caractère monstrueusement imbécile à l’attentat. Notre émotion ne doit pas paralyser notre raison, comme notre raison ne doit pas atténuer notre émotion.

Il y eut problème au moment de la publication des caricatures. Faut-il laisser la liberté offenser la foi des croyants en l'Islam en dégradant l’image de son Prophète ou bien la liberté d’expression prime-t-elle sur toute autre considération ? Je manifestai alors mon sentiment d’une contradiction non surmontable, d’autant plus que je suis de ceux qui s’opposent à la profanation des lieux et d’objets sacrés. Mais bien entendu, cela ne modère en rien mon horreur et mon écœurement de l’attentat contre Charlie Hebdo.
Cela dit, mon horreur et mon écœurement ne peuvent m’empêcher de contextualiser l’immonde attentat. Il signifie l’irruption, au cœur de la France, de la guerre du Moyen-Orient, guerre civile et guerre internationale où la France est intervenue à la suite des Etats-Unis.
La montée du Daech est certes une conséquence des radicalisations et pourrissements de guerre en Irak et en Syrie, mais les interventions militaires américaines en Irak et en Afghanistan ont contribué à la décomposition de nations composites ethniquement et religieusement comme la Syrie et l'Irak. 
Les Etats-Unis ont été apprentis sorciers et la coalition hétéroclite et sans véritable force qu’ils conduisent est elle-même vouée à l’échec, vu qu’elle ne réunit pas tous les pays intéressés, vu aussi qu’elle fixe comme but de paix l’impossible restauration de l’unité de l’Irak et de la Syrie, alors que la seule véritable issue pacifique (actuellement irréalisable) serait une grande confédération des peuples, ethnies, religions du Moyen-Orient, sous garantie de l’Organisation des nations unies, seul antidote au Califat.

La France est présente par son aviation, par les Français musulmans partis pour le Djihad, par les Français musulmans revenus du Djihad, et maintenant, il est désormais clair que le Moyen-Orient est présent à l’intérieur de la France par l’activité meurtrière qui a débuté avec l’attentat contre Charlie Hebdo, comme déjà le conflit israélo-palestinien est présent en France.
Par ailleurs, il y a une coïncidence, du reste fortuite, entre l’islamisme intégriste meurtrier qui vient de se manifester et les œuvres islamophobes de Zemmour et Houellebecq, elles-mêmes devenues symptômes d’une virulence aggravée non seulement en France, mais aussi en Allemagne, en Suède, de l’islamophobie.

La pensée réductrice triomphe. Non seulement les fanatiques meurtriers croient combattre les croisés et leurs alliés les juifs (que les croisés massacraient), mais les islamophobes réduisent l’arabe à sa supposée croyance, l’islam, réduisent l’islamique en islamiste, l’islamiste en intégriste, l’intégriste en terroriste.
Cet anti-islamisme devient de plus en plus radical et obsessionnel et tend à stigmatiser toute une population encore plus importante en nombre que la population juive qui fut stigmatisée par l’antisémitisme d’avant-guerre et de Vichy.
La peur va s’aggraver chez les Français d’origine chrétienne, chez ceux d’origine arabe, chez ceux d’origine juive. Les uns se sentent menacés par les autres et un processus de décomposition est en cours, que peut-être pourra arrêter le grand rassemblement prévu samedi 10 janvier, car la réponse à la décomposition est le rassemblement de tous, comprenant toutes ethnies, religions et compositions politiques.


Edgar Morin, Sociologue et philosophe.