jeudi 26 février 2015

Trois architectures à Anvers

Le conservatoire d’Anvers a été construit sur le modèle d’un cloitre, dans les années 60, au bord du Ring (le périphérique). L’architecture de Léon Stynen est d’une sobriété remarquable en ce qu’elle parvient à créer une intériorité certaine en un site pourtant ingrat. Les extensions des salles de spectacle, faisant du lieu le centre d’art et de culture d’Anvers, parasitent cet ensemble même si leur verticalité fait signal. Fort heureusement la dernière extension de Stéphane Beel, en 2010, vient redonner une qualité à ce qui s’appelle désormais « Le Singel ». Superposée au cloitre, la volumétrie du nouveau bâtiment bien que fortement identifiable dialogue parfaitement avec l’architecture de Stynen. Dialogue urbain également. En proue au dessus du Ring, il connecte ville historique et faubourgs. Résolution de ces enjeux de porte-à-faux et de hauteur, la structure triangulée en béton est d’une belle franchise. En périphérie du volume, elle protège les studios de travail et offre des jeux de circulations aussi fluides que la danse qui y est enseignée… Accueillants et souriants, les gens donnent une jolie ambiance à ce bâtiment complexe, fort et déterminé.
Question d’échelle également au Theaterplein (la place du théâtre). Le grand auvent qui protège le marché, conçu par Bernardo Secchi et Paola Vigano entre 2005 et 2009, est parfaitement à sa place. Appuyé sur le théâtre municipal, bâtiment ingrat des années 70, il parvient grâce à la combinaison de la grandeur et de la légèreté à faire oublier cette architecture encombrante en devenant sa nouvelle façade, et à nourrir le vide béant de cette place sans caractère, l’une des plus grande d’Anvers. Faire encore plus grand que ce qui est déjà grand : le sens des échelles n’aurait été qu’une (bonne) astuce, efficace et maline, sans cette élégance délicate et généreuse, qui signe la réussite de ce geste.
Le MAS, Museum aan de Stroom (le musée du fleuve - l’Escaut) est bien plus que le musée d’histoire d’Anvers. Il se propose de parler de cette ville-port y compris dans ses relatons avec les cultures du monde. Ce qui pourrait être un artifice pour  intégrer les collections fameuses de l’ancien musée d’ethnologie suscite en réalité un jeu d’aller-retour très stimulant. Il fini en apothéose avec la collection précolombienne, fascinante tant il est rare de pouvoir contempler des restes de l’or des Amériques. Le bâtiment, livré en 2011 par les néerlandais Neutelings & Riedjiks est une tour trapue parfaitement placée au centre des bassins historiques du port. Le concept s’organise à partir d’un escalier monumental placé en périphérie pour constituer les façades. La promenade et des points de vue variés sur la ville qu’elle offre suscite l’adhésion. Mais le systématisme de ce dispositif, unique concept ayant présidé à la création du bâtiment, fini par lasser. Comme on regrette l’absence du moindre accident! Et quel paradoxe que cette architecture d’apparence si monumentale, et puissante avec son revêtement somptueux de grès rouge d’Agra, devienne finalement assez creuse. Hélas, hélas…







lundi 23 février 2015

Rubens huis, Antwerp

Honte à moi, double honte même…
Depuis des années que je fréquente Anvers, je passe régulièrement devant la maison de Rubens sans jamais y être entré. Me disant, fort idiotement, que c’était un piège à touristes. Mon attention à combattre mes préjugés a été sérieusement mise en défaut. Comme quoi, les préjugés peuvent parfois si bien se cacher qu’on ne sait pas, que l’on ne sait plus qu’ils sont là, et bien là… Donc la maison de Rubens. Magnifique, passionnante, peut être même impressionnante. Touriste ou pas, elle est un vrai lieu à découvrir.
A son retour d’Italie, en 1610, Rubens acheta, non loin du Meir, la grande artère qui traverse d’est en ouest la ville, une assez grande maison. Au début de ce qui sera une immense réussite artistique et professionnelle, plein de choses vues, il entreprend transformations et agrandissements ouvertement spectaculaires et ostentatoires : galerie d’antiques, atelier du Maître, jardin d’ornement avec portiques et pavillons. Le tout dans un style maniériste dont l’ornementation, que l’on peut trouver surchargée, tranche absolument avec l’environnement immédiat fait de façades de briques, simples sinon modestes. A l’époque, c’était de l’architecture moderne. 
J’avais oublié que l’on pouvait faire des paysages avec l’architecture. Voir l’architecture comme production d’espaces mais aussi de paysages mentaux. L’enfilade des pièces du rez-de-chaussée est un lieu d’une présence inhabituelle, par le contraste entre la monumentalité que produit la longueur de la vue et l’impression de maisonnée que produisent les faibles hauteurs des plafonds, la chaleur des matériaux, la rigueur du carrelage, la variété des lumières. Paysage intérieur que cette profondeur de l’espace, en rapport évident avec une manière de voir, de penser et de vivre. Paysage, et plus évident encore, dans ce qui s’offre à la vue du visiteur depuis la porte principale de la demeure : le jardin se déploie en plan successifs imbriqués les uns aux autres avec beaucoup de science (le rapport de dimension des volumes  calculés par rapport à la distance d’où ils sont vus). L’effet spectaculaire est parfaitement réussi. Seconde honte de la journée que d’avoir ainsi oublié un instant que faire de l’architecture c’est finalement dessiner des paysages.




Akhenaton, de Philipp Glass

Vlaamse Opera, Antwerpen, dimanche 15 février

Phillip Glass est avec Steeve Reich une figure importante de la musique américaine d'aujourd'hui, et en particulier de la musique dite répétitive. Une musique construite à partir de rythmes sans cesse variés et instrumentés différemment, et dont le mouvement lancinant produit un effet presque hypnotique. Akhenaton, son 3e opéra, créée en 1984, fait partie avec "Einstein on the beach" et "Siddhârta" d’une trilogie de portraits d’hommes qui transformèrent leur monde. Répétitive, chorale, parfois monumentale, l’œuvre semble fort peu théâtrale à l’écoute. D’où l’intérêt évident de voir sur scène ce que ça donne réellement…
L’Egypte pharaonique et la figure de ce réformateur religieux font un sujet hiératique qui peut facilement offrir quelques belles images épurées. Le metteur en scène Nigel Lowery a très intelligemment contourné ce double danger, celui du lieu commun et des images creuses (on sait bien que le « sublime » est difficile), en proposant une esthétique dense et une vision politique. Le décor tournant montre la silhouette variée d’une ville dessinée dans un style très « expressionisme allemand » ou errent toutes les créatures perdues de la société. C’est à elles et pour elles qu’Akhenaton s’engage dans cette réforme fameuse, en vue d’un monde nouveau. Mais Nigel Lowery n’est pas dupe des utopies et fait clairement sentir qu’un totalitarisme chasse l’autre. Remarquable expression du sous-texte de l’opéra, et qui le rend bien plus intéressant que prévu. 
La surprise est aussi venue de la musique. Passés les moments monumentaux et sonores propres à attirer le public lyrique ordinaire (mais je ne boude pas mon plaisir, ces séquences offrent une grande satisfaction acoustique), l’étonnement est venu des passages plus intimes dont il se dégage une mélancolie fort sensible. C’est dans ces morceaux que cette musique  répétitive disparait. Elle devient plus simple, assez mélodique, et surtout expressive. Avec une impression de s'excuser d'être si simple, presque enfantine,  qui est très touchante. Akhenaton est à l’évidence un ouvrage ambigu, mais dont la découverte sur scène était nécessaire. Ne serait-ce que pour expérimenter à frais nouveau ce que le théâtre peut dire et faire lorsqu’il n’est pas bourgeoisement décoratif.

Une fois n'est pas coutume, les images du spectacle sur le site du Vlaamse Opera rendent peu compte de la mise en scène. Désolé. Le trailer dit quand même quelque chose de l'impact sonore de l'oeuvre: https://vimeo.com/119346949

With Steeve Reich, Phillip Glass  is an important figure in contemporary American music, especially the so-called repetitive music. This sort of music is constructed from rhythms, varied and constantly differently instrumented, whose nagging movement produces an effect that can be almost hypnotic. Akhenaten, his third opera, created in 1984, is part of a trilogy, and portrait with "Einstein on the beach" and "Siddhartha" men who transformed their world. Repetitive, choral, sometimes monumental, the work seems, listening at, to lack theatricality. So, it was an obvious interest to see on stage what happens ...
Pharaonic Egypt and the figure of the religious reformer make a hieratic subject that can easily offer some nice clean and sober images. The stage director Nigel Lowery cleverly circumvented this double danger, that of platitude and hollow images (although we know well how the "sublime" is difficult to show, even a little). He offers a dense aesthetic and political vision. The turning scenery shows the black varied silhouette of a city designed in a very "German Expressionism" style in which wander all the lost creatures of the society. It is for them that Akhenaten engages in the famous reform, to a new world. But Nigel Lowery is not fooled of utopias and clearly shows that totalitarianism hunting the other. Remarkable expression of the subtext of the opera, and that makes it much more interesting than expected.
The surprise also came from the music. Past the monumental and loud moments, likely to attract the ordinary operatic public (but I do not sulk my pleasure, these sequences provide great acoustic satisfaction), the surprise came from more intimate passages of which emerges a very sensitive melancholy. It is in these pieces that repetitive music disappears. It becomes more simple, melodic enough, especially expressive. With a print to apologize for being so simple, almost childlike, and it's very touching.  Akhenaten is a ambiguous work, but the discovery on stage was necessary. Just to experience again that theater can say and do when is not "bourgeois decorative".

Just this once, pictures on the Vlaamse Opera's site make little account of the staging. Sorry. But the trailer says something of the sound effet of the work: https://vimeo.com/119346949



Idomeneo, de Wolfgang Amadeus Mozart

Opéra de Lille, mardi 3 février

Après La Finta Giardiniera de la saison dernière (voir le billet du 12 mai 2014) l’opéra de Lille a présenté un autre Mozart inconnu, ou du moins peu joué par rapport aux Nozze, Don Giovanni, Cosi ou Zauberflöte. Trop jouées, trop rabâchées ces histoires ont perdu de leur saveur ou de leur impact. Mais la musique de Mozart, avec l’intelligence des interprètes, demeure régulièrement prise par une grâce du chant qui lui est tout à fait propre, et sublime. Un abandon, une espérance.
Cependant il me semble que l’intérêt pour ces œuvres peu jouées vient de plus loin que de leur toute relative nouveauté - Idomeneo, premier grand succès scénique de Mozart a été composé en 1780. Il y a en effet quelque chose s’étonnement moderne dans ces personnages mis en scène, qui s’opposent obstinément à l’asservissement à une volonté extérieure, qui luttent pour leur bonheur et leur fidélité, qui cherchent leur chemin indépendamment des contraintes habituelles.
Comment ne pas y voir là comme un écho de nos propres préoccupations, un écho fort parce qu’il s’exprime avec la franchise des premières fois et non avec le sens de la complexité dont l’histoire nous a fait héritiers ? Une franchise qui émeut, et ne peut pas de pas faire penser, dans la sensibilité d’un duo entre un père et un fils à cet autre dialogue fameux et déchirant entre Brunhilde et Wotan. Intensités de l’amour, toujours nouvelles. Mozart musicien, certes, et très grand homme de théâtre. C’est peut être aussi et surtout pour cela qu’il faut y revenir.


jeudi 19 février 2015

Retour au Royaume: Jean Vannier

On peut trouver dans Le Royaume, le dernier ouvrage d'Emmanuel Carrère (voir le billet du 26 octobre 2014), de nombreuses pépites. En voilà un florilège, à propos du lavement des pieds et de ce qu'est l'Eglise.


Un chef, cela se vénère, cela s’admire, cela se met sur un piédestal. Mais l’admiration n’est pas l’amour. L’amour veut la proximité, la réciprocité, l’acceptation de la vulnérabilité. L’amour seul ne dit pas ce que nous passons notre vie à dire tous, tout le temps, à tout le monde : « je vaux mieux que toi. » L’amour à d’autres façons de se rassurer. Une autre autorité, qui ne vient pas d’en haut, mais d’en bas. Nos sociétés, toutes les sociétés humaines, sont des pyramides. Au sommet, il y a les importants : riches, puissants, beaux, intelligents, ceux que tout le monde regarde. Au milieu, la piétaille, qui est la majorité et que personne ne regarde. Et puis, tout en bas, ceux que même la piétaille est bien contente de regarder d’en haut : les esclaves, les tarés, les moins que rien. Pierre est come tout le monde : il aime être l’ami des importants, pas des moins que rien, et voilà que Jésus prend très concrètement la place du moins que rien. Ça ne va plus. Pierre recroqueville  ses pieds pour que jésus ne puisse pas les laver, il dit : « Jamais de la vie. » Jésus, fermement, lui répond : « Si je ne te lave pas les pieds, tu ne peux pas avoir part avec moi, tu ne peux pas être mon disciple », et Pierre cède, en en faisant comme toujours beaucoup trop : « Bon, dit-il, mais alors pas seulement les pieds. Les mains aussi, et puis la tête ! »
« Vous m’appelez Seigneur et Maître, et vous avez raison : c’est ce que je suis. Mais puisque moi, qui suis Seigneur et Maître je vous ai lavé les pieds, vous devez vous els laver aussi, les uns les autres. Si vous faites cela vous serez heureux. »
« Vous serez heureux » : cela aussi, dit Jean Vannier, c’est une béatitude. Comme je suis un historien incorrigible, je me dis, à part moi : c’est tout de même bizarre que seul l’évangéliste Jean rappelle cette béatitude, si les Douze au complet ont été témoins et parties d’une scène aussi marquante. Ce que rapportent Marc, Mathieu et Luc, c’est le pain, le vin. (…)
« je me rappelle, poursuit Jean Vannier, quand j’ai quitté la direction de l’Arche, j’ai pris une année sabbatique comme assistant dans une des communautés, et celui dont je m’occupais s’appelait Eric. Eric avait seize ans. Il était aveugle, sourd, il ne pouvait pas parler, il ne pouvait pas marcher, il n’avait pas appris et n’apprendrait jamais à être propre. Sa mère l’avait abandonné à sa naissance, il avait passé toute sa vie à l’hôpital, sans jamais entrer dans une vraie relation avec quelqu’un.  Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi angoissé. Il avait été tellement rejeté, tellement humilié, tous les signaux qu’il avait reçus lui avaient tellement dit qu’il était mauvais et qu’il ne comptait pour personne qu’il était complètement muré dans on angoisse. Tout ce qu’il pouvait faire était de crier, pousser des cris aigus, pendant des heures, qui me rendaient fou. C’était terrible : j’en venais à comprendre ces parents qui maltraitent leurs enfants, ou même les tuent. Son angoisse réveillait la mienne, et ma haine. Qu’est ce que l’on peut faire avec quelqu’un qui crie ainsi ? Comment est-ce qu’on atteint quelqu’un qui est à ce point hors d’atteinte ? On ne peut pas lui parler, il n’entend pas. On ne peut pas le raisonner, il ne comprend pas. Mais on peut le toucher. On peut laver son corps. C’est cela que Jésus nous a appris à faire le jeudi saint. Quand il institue l’eucharistie, il parle aux Douze, collectivement. Mais quand il s’agenouille pour laver les pieds de ses disciples, c’est devant chacun, personnellement, en l’appelant par son nom, en touchant sa chair, en l’atteignant là où personne n’a su l’atteindre. Ça ne guérira pas Eric qu’on le touche et qu’on le lave, mais il n’y a rien de plus important, pour lui et pour celui qui le fait. Pour celui qui le fait : c’est le grand secret de l’Evangile. C’est aussi le secret de l’Arche. Au début on veut être bon, on veut faire du bien aux pauvres, et petit à petit, cela peut prendre des années, on découvre que ce sont eux qui nous font du bien, parce qu’en se tenant près de leur pauvreté, de leur faiblesse, de leur angoisse, on met à nu notre pauvreté, notre faiblesse, notre angoisse à nous, qui sont les mêmes, elles sont les mêmes pour tous, vous savez, et alors on commence à devenir plus humain.
(Le Royaume, p 624-627)


L'Eglise est vieille à présent. Son passé est chargé. Les arguments ne manquent pas pour lui reprocher d'avoir trahi le message du rabbi Jésus de Nazareth, le plus subversif qui ait jamais existé dur terre. Mais lui reprocher cela, n'est ce pas lui reprocher d'avoir vécu?
Le christianisme était un organisme vivant. Sa croissance en a fait quelque chose d'absolument imprévisible, et c'est normal: qui voudrait qu'un enfant, si merveilleux soit-il, ne change pas? Un enfant qui reste un enfant, c'est un enfant mort, ou au mieux retardé. Jésus était la petite enfance de cet organisme. Paul et l'Eglise des premiers siècles son adolescence rebelle et passionnée. Avec la conversion de Constantin commence la longue histoire de la chrétienté en Occident, soit une vie d'adulte et une carrière professionnelle faite de lourdes responsabilités, de grandes réussites, de pouvoirs immenses, de compromissions et de fautes qui font honte. Les Lumières et la modernité sonnent l'heure de la retraite. L'Eglise n'est plus aux affaires, elle a de toute évidence fait son temps et il est difficile de dire si son grand âge, dont nous sommes les témoins assez indifférents, tend plutôt au gâtisme hargneux ou à la sagesse lumineuse qu'on se souhaite, moi en tous cas, quand on pense à sa propre vieillesse. Nous connaissons tout cela, à l'échelle de nos vies.Est-ce que l'adulte qui fait une grande carrière dans le monde trahit l'adolescent intransigeant qu'il a été? Est-ce qu'il y a un sens a se faire un idéal de l'enfance et à passer sa vie à se lamenter parce qu'on en a perdu l'innocence? Bien sûr, si Jésus avait pu voir l'église du Saint sépulcre à Jérusalem, et le saint Empire romain germanique, et le catholicisme, et les bûchers de l'inquisition, et les juifs massacrés parce qu'ils ont tué le Seigneur, et le Vatican, et la condamnation des prêtres ouvriers, et l'infaillibilité pontificale, et aussi maître Eckhart, Simone Weill, Edith Stein, Etty Hillesum, il n'en serait pas revenu. Mais quel enfant, si on déroulait devant lui son avenir, s'il lui était donné de comprendre vraiment ce qu'il sait assez tôt de façon purement abstraite, qu'il sera un jour vieux, vieux comme toutes ces vieilles dames qui piquent quand on les embrasse, quel enfant ne resterait pas bouche bée?
Ce qui m'étonne le plus, ce n'est pas que l'Eglise se soit à ce point éloignée de ce qu'elle était à l'origine. C'est au contraire que, même si elle n'y parvient pas, elle se fasse à ce point un idéal d'y être fidèle. Jamais ce qui était à l'origine n'a été oublié. Jamais on a cessé d'en reconnaitre la supériorité, de chercher à y revenir comme si la vérité était là, comme si ce qui demeurait du petit enfant était la meilleure part de l'adulte. Au contraire des Juifs qui projettent l'accomplissement dans l'avenir, au contraire de Paul qui, très juif en cela, se souciait peu de Jésus et ne songeait qu'à la croissance organique, continue, de sa minuscule église qui devait englober le monde entier, la chrétienté situe son âge d'or dans le passé. Elle pense, comme les plus violents de ses critiques, que son moment de vérité absolue, après quoi les choses ne pouvaient que se gâter, ce sont ces deux ou trois ans où Jésus a prêché en Galilée puis est mort à Jérusalem, et l'Eglise, de son propre aveu, n'est vivante que lorsqu'elle se rapproche de cela.
(Le Royaume, p 614-616)


Ravenne, ciel étoilé, mosaïques des voutes du mausolée de Galla Placidia, IVe Siècle

Retour au Royaume: Sénèque et le stoïcisme

On peut trouver dans Le Royaume, le dernier ouvrage d'Emmanuel Carrère (voir le billet du 26 octobre 2014), de nombreuses pépites. En voilà un florilège, ici à propos de Sénèque, la grande figure du Stoïcisme romain (1 av JC - 85 ap JC)

Chaque fois qu’il a été question de Sénèque dans les chapitres précédents, je me suis un peu foutu de lui. Fidèle à un préjugé lycéen (du temps où les lycéens avaient des préjugés sur Sénèque), je le voyais comme l’archétype du sermonneur. Mais j’ai passé tout un hiver à lire les Lettres à Lucilius, une ou deux chaque matin, au café de la place Franz-Liszt, après avoir conduit Jeanne à l’école et avant de rentrer à la maison pour me mettre au travail. Je ne vois pas d’autre mot : c’est un livre sublime. C’était, avec Plutarque, le préféré de Montaigne, et on comprend pourquoi. Dans cette longue, ressassante, somptueuse méditation sur le métier de vivre, la sagesse n’est plus un prétexte à développements oratoires. La mort approche, Sénèque mise tout sur son dernier visage. Il veut que ses vices meurent avant lui.  Il veut que s’accordent enfin ses pensées et ses actes. A l’objection classique, et qu’il n’a que trop souvent entendue : « tu nous fait la leçon mais toi-même, la suis-tu ? » il répond : « je suis malade, et je ne vais pas jouer au médecin. Nous sommes voisins de grabat dans la même chambre d’hôpital, alors je parle avec toi du mal dont nous souffrons et je te passe mes recettes, pour ce qu’elles valent. »

Cet échange de diagnostics et de remèdes – pour ce qu’ils valent- me rappelle mon amitié avec Hervé. Et plus je pratique le dernier Sénèque, au fil de mes lectures matinales, plus je trouve à son stoïcisme de ressemblance avec le bouddhisme. Sénèque emploie indifféremment les mots  nature, fortune, destin, dieu – ou dieux – pour désigner ce que les chinois nomment Tao et les hindous Dharma : le fond des choses. Il croit au karma. Il croit que notre destin est le fruit de nos actions, que chacune d’entre elles produit du bon et du mauvais karma, et il croit même, ce qui est plus original, que l’effet en est immédiat : « Tu penses que je veux dire : un ingrat sera malheureux. Mais je ne parle pas au futur : il l’est déjà. » Il ne croit pas à l’au delà, mais il croit à la réincarnation : « Tout fini, rien ne périt. Rien ne s’anéantit au sein de la nature. De nouveau arrivera un jour qui nous replongera dans le monde, ce contre quoi beaucoup se révolteraient si la mémoire chez eux n’était heureusement abolie. » Le bonheur l’intéresse moins que la paix, et il croit que la voie royale pour l’atteindre, c’est l’attention. L’exercer constamment, être toujours présent à ce que l’on fait, à ce qu’on est, à ce qui nous traverse, le stoïcisme appelle cela meditatio. Hervé la décrit comme « un patient et scrupuleux espionnage de soi par soi » et Paul Veyne d’une autre façon, très drôle : «  Un stoïcien qui mange fait trois choses : manger, s’observer mangeant, en faire une petite épopée. » A force de meditatio, le stoïcien accompli, comme le bouddhiste accompli, ne délibère plus. Il échappe à la nécessité car il veut ce à quoi elle le contraint. Sénèque, avec son habituelle modestie : « Je n’obéis pas au dieu : je partage son avis. »
Paul Veyne a écrit pour l’édition « Bouquins » dans laquelle je lis ces lettres, une préface très longue, très érudit, très savoureuse. Tout en admirant Sénèque, il se moque gentiment de l’idéal stoïcien. C’est un idéal pour volontaristes angoissés, dit-il, un idéal d’obsessionnel, extrêmement rassurant pour les gens qui souffrent de leurs pulsions et de leurs divisions intérieures. Il n’a qu’un petit défaut : c’est de passer à côté de tout ce qui rend la vie intéressante. Le stoïcien tend à faire de lui-même quelque chose comme un régulateur thermique dont la fonction, quand la température varie, de maintenir le chauffage à un niveau constant. Egalité d’humeur, quiétude, âme bien en ordre. (...) Qu’est ce que cette sagesse consistant à purger la vie de tout ce qui est nouveauté, émotion, curiosité, désir ? C’est la grande objection qu’on peut faire aussi au bouddhisme : que le désir y est désigné comme l’ennemi. Désir et souffrance vont de pair, supprimez le désir vous supprimerez aussi la souffrance. Mais si c’est vrai, est-ce que cela vaut la peine ? Est-ce que ce n’est pas tourner le dos à la vie ? (…)
Les lettres à Lucilius, publiées entre 62 et 65 ont connu un très grand succès de librairie. Luc, à ce moment, vivait à Rome. S’il les a lues, elles ont du lui plaire. Enclin à envisager tout homme de bonne volonté comme un chrétien qui s’ignore, il a dû faire son miel de phrases comme : « le dieu est en toi, Lucilius. De l’intérieur de toi, il observe le bien et le mal que tu fais. Et comme tu l’as traité, il te traite. »  Il a dû se dire celui-là, il est des nôtres. Paul, qui était beaucoup plus intelligent que Luc, ne se serait jamais dit une chose pareille. Paul ne croyait pas à la sagesse. Pour ma part, je suis d’accord avec Nietzsche quand il compare christianisme et bouddhisme et félicite le second d’être «  plus froid, plus objectif, plus véridique. », mais il me semble qu’il manque au bouddhisme come au stoïcisme quelque chose d’essentiel et de tragique qui est au cœur du christianisme et que comprenait mieux que personne ce fou furieux de Paul. Stoïciens et bouddhistes croient aux pouvoirs de la raison et relativisent les abîmes du conflit intérieur. Ils pensent que le malheur des homes et l’ignorance et que si on connaît la recette de la vie heureuse, eh bien il ne reste plus qu’à l’appliquer. Quand Paul, à l’opposé de toutes les sagesses, dicte cette phrase fulgurante : « Je ne fais pas le bien que j’aime, mais le mal que je fais », quand il dresse ce constat de Freud et Dostoïevski n’ont pas fini d’explorer et qui n’a pas fini de faire grincer des dents tous les nietzschéens d’opérette, il sort complètement du cadre de la pensée antique.
(Le Royaume, p 470-474)


Ravenne, mosaïques du mausolée de Galla Placidia, IVe Siècle

Retour au Royaume: Nietzsche, le martyr, la Règle d'Or

On peut trouver dans Le Royaume, le dernier ouvrage d'Emmanuel Carrère (voir le billet du 26 octobre 2014), de nombreuses pépites. En voilà un florilège.

Rusbroek, mystique flamand : « Vous êtes aussi saints que vous désirez l’être. »
(Le Royaume, p 116)

Nietzsche est très bon dans le rôle du Tentateur. C’est le meilleur. On a envie d’être avec lui. Il m’horrifie et m’enchante en murmurant à mon oreille que vouloir, comme je me le reproche, être glorieux ou puissant, vouloir être admiré par ses semblables, ou être très riche ou  séduire toutes les femmes, ce sont peut-être des aspirations grossières mais elles visent au moins des choses réelles. Elles se déploient sur un terrain où on peut gagner ou perdre, vaincre ou être vaincu, alors que la vie intérieure sur le modèle chrétien est surtout une technique éprouvée pour se raconter des histoires que rien ne risque de contredire et se rendre en toutes circonstances intéressant à ses propres yeux. Naïveté, lâcheté, vanité de penser que tout ce qui nous arrive à un sens. De tout interpréter en terme d’épreuves, ménagées par un dieu qui organise le salut de chacun comme une course d’obstacle.. Les esprits, dit Nietzsche, sont jugés – et contrairement à ce que dit Jésus il faut juger – par leur capacité à ne pas se raconter d’histoire, à aimer le réel et pas des fictions consolantes dont ils le doublent. Ils sont jugés par la dose de vérité qu’ils sont capables de supporter.
Mais Simone Weil : « Le Christ aime qu’on lui préfère la vérité, car avant d’être le Christ, il est la vérité. Si on ne se détourne de lui pour aller vers la vérité, on ne fera pas un long chemin  avant de retomber dans ses bras. » 
(Le Royaume, p 130-131)

Trouvé dans le Yi-King: « La grâce suprême ne consiste pas à orner extérieurement des matériaux mais à leur donner une forme simple et pratique. »
(Le Royaume, p 136)

Qu’il vaut mieux être bon que méchant, ce n’était évidemment pas nouveau, ni étranger à la morale antique, Grecs et Juifs connaissaient la Règle d’Or, dont un rabbin contemporain de Jésus, Hillel, disait qu’elle résumait à elle seule toute la Loi : «  Ne fais pas à un autre ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse. » Qu’il vaut mieux être modeste que vantard : rien de scandaleux non plus. Humble que superbe : passe encore, c’est un lieu commun de la sagesse. Mais de fil en aiguille, si on écoutait Paul, on se retrouverait à dire qu’il vaut mieux être petit que grand, pauvre que riche, malade que bien portant, et, arrivé à ce point, l’esprit grec n’y comprenait plus rien tandis que les nouveaux convertis s’exaltaient de leur propre hardiesse.
D’un point de vue chronologique, il est prématuré d’en parler, amis une des scènes qui à ma connaissance évoque le mieux l’espèce de sidération que devait provoquer ce code de conduite se trouve dans le roman historique de Sienkiewicz, Quo Vadis ?, péplum autrefois immensément populaire sur les premiers chrétiens au temps de Néron.  Le héros, un officier romain, se conduit très mal pendant toute la première partie du livre. Je ne me rappelle plus les détails mais son dossier comporte persécutions, viol, chantage, peut-être meurtre, et quand l’intrigue le fait tomber entre les mains de ces chrétiens qui ont de si bonnes raisons de lui en vouloir, il n’en mène pas large. Il s’attend à ce qu’ils lui fassent ce qu’il leur ferait, lui, sans hésitation ni remords, s’il était à leur place : le tuer, et avant cela le torturer. C’est ce qu’il ferait, non parce qu’il est méchant mais parce que c’est ce que fait un homme normal quand on lui a gravement nui et qu’il a l’occasion de se venger. C’est la règle du jeu. Or, que se passe-t-il ? Au lieu de tisonner les braises avec le fer rouge et de l’approcher de ses yeux ou de ses couilles, le chef des chrétiens, celui dont il a livré la fille adoptive de Néron, défait ses liens, l’embrasse, lui rend sa liberté en lui souriant et en l’appelant frère.  D’abord le romain croit à un raffinement de cruauté. Puis il comprend que ce n’est pas une blague. Celui qui devait être son pire ennemi lui a bel et bien pardonné. En courant le risque énorme de le libérer, il lui fait confiance. Il abdique sa position de force, se met à sa merci. Alors quelque chose bascule chez l’officier romain. Il prend conscience que ces hommes méprisables, persécutés, sont plus forts que lui, plus forts que Néron, plus forts que tout, et il n’aspire plus qu’à être l’un d’entre eux. Il est prêt, pour leur foi qui est à cet instant devenue la sienne, à se laisser dévorer par les lions – ce qui ne tardera pas.
Les Actes des Apôtres sont remplis d’aventures et de miracles, mais on y trouve aucun épisode de ce genre. Je suis pourtant convaincu que la force de persuasion de la secte chrétienne tenait en grande partie à sa capacité d’inspirer des gestes sidérants, des gestes – et pas seulement des paroles – qui allaient à l’inverse du comportement humain normal. Les hommes sont ainsi faits qu’ils veulent – pour les meilleurs d’entre eux, ce qui n’est déjà pas rien – du bien à leurs amis et, tous, du mal à leurs ennemis. Qu’ils aiment mieux être forts que faibles, riches que pauvres, grands que petits, dominants plutôt que dominés. C’est ainsi, c’est normal, personne n’a jamais dit que c’était mal. La sagesse grecque ne le dit pas, la piété juive non plus. Or voici que des hommes non seulement disent mais font exactement le contraire. D’abord on ne comprend pas, on ne voit pas l’intérêt de cette extravagante inversion des valeurs. Et puis on commence à comprendre. On commence à voir l’intérêt, c’est à dire la joie, la force, l’intensité de vie qu’ils tirent de cette conduite en apparence aberrante. Et alors on a plus qu’un désir, c’est de faire comme eux.
(Le Royaume, p 209-212)

Apocryphe Copte du IIe siècle : «  Si tu fais advenir ce qui est en toi, ce que tu feras advenir te sauvera. Si tu ne fais pas advenir ce qui est en toi, ce que tu n’auras pas fait advenir te tuera. »
Elle n’est pas aussi connue que celle de Nietzsche : « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts », ou celle de Hölderlin : « Là où croît le danger croît aussi ce qui sauve », mais elle mériterait,  je trouve, à les rejoindre dans les livres de développement personnel un peu haut de gamme…
(Le Royaume, p 429)

La ligne du Parti, au moment où Luc écrit, commande d’accabler Israël. C’est ce que font avec zèle les autres évangélistes, qui sont juifs. Pas Luc. Luc, le seul goy de la bande des quatre, ouvre son Evangile sur le récit des événements qui précédèrent la naissance de Jésus, un petit roman historique plein de sémitismes piqués dans la Septante, dans l’espoir de faire sentir à Théophile, son lecteur, la beauté de ce monde disparu, de cette piété qui s’exprime moins dans les vastes colonnades du temple que dans l’âme recueillie et scrupuleuse de justes comme Zacharie et Elisabeth. Comme si, avant de larguer les amarres, il voulait nous rappeler que ceux-là connaissaient comme ne le connaîtra jamais aucun peuple le sens de la parole de Job : « Du dedans de ma chair, je contemple Dieu. »
(Le Royaume, p 562)

Ravenne, église Saint Vital. Mosaïques du choeur, VIe Siècle