jeudi 19 février 2015

Retour au Royaume: Nietzsche, le martyr, la Règle d'Or

On peut trouver dans Le Royaume, le dernier ouvrage d'Emmanuel Carrère (voir le billet du 26 octobre 2014), de nombreuses pépites. En voilà un florilège.

Rusbroek, mystique flamand : « Vous êtes aussi saints que vous désirez l’être. »
(Le Royaume, p 116)

Nietzsche est très bon dans le rôle du Tentateur. C’est le meilleur. On a envie d’être avec lui. Il m’horrifie et m’enchante en murmurant à mon oreille que vouloir, comme je me le reproche, être glorieux ou puissant, vouloir être admiré par ses semblables, ou être très riche ou  séduire toutes les femmes, ce sont peut-être des aspirations grossières mais elles visent au moins des choses réelles. Elles se déploient sur un terrain où on peut gagner ou perdre, vaincre ou être vaincu, alors que la vie intérieure sur le modèle chrétien est surtout une technique éprouvée pour se raconter des histoires que rien ne risque de contredire et se rendre en toutes circonstances intéressant à ses propres yeux. Naïveté, lâcheté, vanité de penser que tout ce qui nous arrive à un sens. De tout interpréter en terme d’épreuves, ménagées par un dieu qui organise le salut de chacun comme une course d’obstacle.. Les esprits, dit Nietzsche, sont jugés – et contrairement à ce que dit Jésus il faut juger – par leur capacité à ne pas se raconter d’histoire, à aimer le réel et pas des fictions consolantes dont ils le doublent. Ils sont jugés par la dose de vérité qu’ils sont capables de supporter.
Mais Simone Weil : « Le Christ aime qu’on lui préfère la vérité, car avant d’être le Christ, il est la vérité. Si on ne se détourne de lui pour aller vers la vérité, on ne fera pas un long chemin  avant de retomber dans ses bras. » 
(Le Royaume, p 130-131)

Trouvé dans le Yi-King: « La grâce suprême ne consiste pas à orner extérieurement des matériaux mais à leur donner une forme simple et pratique. »
(Le Royaume, p 136)

Qu’il vaut mieux être bon que méchant, ce n’était évidemment pas nouveau, ni étranger à la morale antique, Grecs et Juifs connaissaient la Règle d’Or, dont un rabbin contemporain de Jésus, Hillel, disait qu’elle résumait à elle seule toute la Loi : «  Ne fais pas à un autre ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse. » Qu’il vaut mieux être modeste que vantard : rien de scandaleux non plus. Humble que superbe : passe encore, c’est un lieu commun de la sagesse. Mais de fil en aiguille, si on écoutait Paul, on se retrouverait à dire qu’il vaut mieux être petit que grand, pauvre que riche, malade que bien portant, et, arrivé à ce point, l’esprit grec n’y comprenait plus rien tandis que les nouveaux convertis s’exaltaient de leur propre hardiesse.
D’un point de vue chronologique, il est prématuré d’en parler, amis une des scènes qui à ma connaissance évoque le mieux l’espèce de sidération que devait provoquer ce code de conduite se trouve dans le roman historique de Sienkiewicz, Quo Vadis ?, péplum autrefois immensément populaire sur les premiers chrétiens au temps de Néron.  Le héros, un officier romain, se conduit très mal pendant toute la première partie du livre. Je ne me rappelle plus les détails mais son dossier comporte persécutions, viol, chantage, peut-être meurtre, et quand l’intrigue le fait tomber entre les mains de ces chrétiens qui ont de si bonnes raisons de lui en vouloir, il n’en mène pas large. Il s’attend à ce qu’ils lui fassent ce qu’il leur ferait, lui, sans hésitation ni remords, s’il était à leur place : le tuer, et avant cela le torturer. C’est ce qu’il ferait, non parce qu’il est méchant mais parce que c’est ce que fait un homme normal quand on lui a gravement nui et qu’il a l’occasion de se venger. C’est la règle du jeu. Or, que se passe-t-il ? Au lieu de tisonner les braises avec le fer rouge et de l’approcher de ses yeux ou de ses couilles, le chef des chrétiens, celui dont il a livré la fille adoptive de Néron, défait ses liens, l’embrasse, lui rend sa liberté en lui souriant et en l’appelant frère.  D’abord le romain croit à un raffinement de cruauté. Puis il comprend que ce n’est pas une blague. Celui qui devait être son pire ennemi lui a bel et bien pardonné. En courant le risque énorme de le libérer, il lui fait confiance. Il abdique sa position de force, se met à sa merci. Alors quelque chose bascule chez l’officier romain. Il prend conscience que ces hommes méprisables, persécutés, sont plus forts que lui, plus forts que Néron, plus forts que tout, et il n’aspire plus qu’à être l’un d’entre eux. Il est prêt, pour leur foi qui est à cet instant devenue la sienne, à se laisser dévorer par les lions – ce qui ne tardera pas.
Les Actes des Apôtres sont remplis d’aventures et de miracles, mais on y trouve aucun épisode de ce genre. Je suis pourtant convaincu que la force de persuasion de la secte chrétienne tenait en grande partie à sa capacité d’inspirer des gestes sidérants, des gestes – et pas seulement des paroles – qui allaient à l’inverse du comportement humain normal. Les hommes sont ainsi faits qu’ils veulent – pour les meilleurs d’entre eux, ce qui n’est déjà pas rien – du bien à leurs amis et, tous, du mal à leurs ennemis. Qu’ils aiment mieux être forts que faibles, riches que pauvres, grands que petits, dominants plutôt que dominés. C’est ainsi, c’est normal, personne n’a jamais dit que c’était mal. La sagesse grecque ne le dit pas, la piété juive non plus. Or voici que des hommes non seulement disent mais font exactement le contraire. D’abord on ne comprend pas, on ne voit pas l’intérêt de cette extravagante inversion des valeurs. Et puis on commence à comprendre. On commence à voir l’intérêt, c’est à dire la joie, la force, l’intensité de vie qu’ils tirent de cette conduite en apparence aberrante. Et alors on a plus qu’un désir, c’est de faire comme eux.
(Le Royaume, p 209-212)

Apocryphe Copte du IIe siècle : «  Si tu fais advenir ce qui est en toi, ce que tu feras advenir te sauvera. Si tu ne fais pas advenir ce qui est en toi, ce que tu n’auras pas fait advenir te tuera. »
Elle n’est pas aussi connue que celle de Nietzsche : « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts », ou celle de Hölderlin : « Là où croît le danger croît aussi ce qui sauve », mais elle mériterait,  je trouve, à les rejoindre dans les livres de développement personnel un peu haut de gamme…
(Le Royaume, p 429)

La ligne du Parti, au moment où Luc écrit, commande d’accabler Israël. C’est ce que font avec zèle les autres évangélistes, qui sont juifs. Pas Luc. Luc, le seul goy de la bande des quatre, ouvre son Evangile sur le récit des événements qui précédèrent la naissance de Jésus, un petit roman historique plein de sémitismes piqués dans la Septante, dans l’espoir de faire sentir à Théophile, son lecteur, la beauté de ce monde disparu, de cette piété qui s’exprime moins dans les vastes colonnades du temple que dans l’âme recueillie et scrupuleuse de justes comme Zacharie et Elisabeth. Comme si, avant de larguer les amarres, il voulait nous rappeler que ceux-là connaissaient comme ne le connaîtra jamais aucun peuple le sens de la parole de Job : « Du dedans de ma chair, je contemple Dieu. »
(Le Royaume, p 562)

Ravenne, église Saint Vital. Mosaïques du choeur, VIe Siècle 

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