jeudi 19 février 2015

Retour au Royaume: Sénèque et le stoïcisme

On peut trouver dans Le Royaume, le dernier ouvrage d'Emmanuel Carrère (voir le billet du 26 octobre 2014), de nombreuses pépites. En voilà un florilège, ici à propos de Sénèque, la grande figure du Stoïcisme romain (1 av JC - 85 ap JC)

Chaque fois qu’il a été question de Sénèque dans les chapitres précédents, je me suis un peu foutu de lui. Fidèle à un préjugé lycéen (du temps où les lycéens avaient des préjugés sur Sénèque), je le voyais comme l’archétype du sermonneur. Mais j’ai passé tout un hiver à lire les Lettres à Lucilius, une ou deux chaque matin, au café de la place Franz-Liszt, après avoir conduit Jeanne à l’école et avant de rentrer à la maison pour me mettre au travail. Je ne vois pas d’autre mot : c’est un livre sublime. C’était, avec Plutarque, le préféré de Montaigne, et on comprend pourquoi. Dans cette longue, ressassante, somptueuse méditation sur le métier de vivre, la sagesse n’est plus un prétexte à développements oratoires. La mort approche, Sénèque mise tout sur son dernier visage. Il veut que ses vices meurent avant lui.  Il veut que s’accordent enfin ses pensées et ses actes. A l’objection classique, et qu’il n’a que trop souvent entendue : « tu nous fait la leçon mais toi-même, la suis-tu ? » il répond : « je suis malade, et je ne vais pas jouer au médecin. Nous sommes voisins de grabat dans la même chambre d’hôpital, alors je parle avec toi du mal dont nous souffrons et je te passe mes recettes, pour ce qu’elles valent. »

Cet échange de diagnostics et de remèdes – pour ce qu’ils valent- me rappelle mon amitié avec Hervé. Et plus je pratique le dernier Sénèque, au fil de mes lectures matinales, plus je trouve à son stoïcisme de ressemblance avec le bouddhisme. Sénèque emploie indifféremment les mots  nature, fortune, destin, dieu – ou dieux – pour désigner ce que les chinois nomment Tao et les hindous Dharma : le fond des choses. Il croit au karma. Il croit que notre destin est le fruit de nos actions, que chacune d’entre elles produit du bon et du mauvais karma, et il croit même, ce qui est plus original, que l’effet en est immédiat : « Tu penses que je veux dire : un ingrat sera malheureux. Mais je ne parle pas au futur : il l’est déjà. » Il ne croit pas à l’au delà, mais il croit à la réincarnation : « Tout fini, rien ne périt. Rien ne s’anéantit au sein de la nature. De nouveau arrivera un jour qui nous replongera dans le monde, ce contre quoi beaucoup se révolteraient si la mémoire chez eux n’était heureusement abolie. » Le bonheur l’intéresse moins que la paix, et il croit que la voie royale pour l’atteindre, c’est l’attention. L’exercer constamment, être toujours présent à ce que l’on fait, à ce qu’on est, à ce qui nous traverse, le stoïcisme appelle cela meditatio. Hervé la décrit comme « un patient et scrupuleux espionnage de soi par soi » et Paul Veyne d’une autre façon, très drôle : «  Un stoïcien qui mange fait trois choses : manger, s’observer mangeant, en faire une petite épopée. » A force de meditatio, le stoïcien accompli, comme le bouddhiste accompli, ne délibère plus. Il échappe à la nécessité car il veut ce à quoi elle le contraint. Sénèque, avec son habituelle modestie : « Je n’obéis pas au dieu : je partage son avis. »
Paul Veyne a écrit pour l’édition « Bouquins » dans laquelle je lis ces lettres, une préface très longue, très érudit, très savoureuse. Tout en admirant Sénèque, il se moque gentiment de l’idéal stoïcien. C’est un idéal pour volontaristes angoissés, dit-il, un idéal d’obsessionnel, extrêmement rassurant pour les gens qui souffrent de leurs pulsions et de leurs divisions intérieures. Il n’a qu’un petit défaut : c’est de passer à côté de tout ce qui rend la vie intéressante. Le stoïcien tend à faire de lui-même quelque chose comme un régulateur thermique dont la fonction, quand la température varie, de maintenir le chauffage à un niveau constant. Egalité d’humeur, quiétude, âme bien en ordre. (...) Qu’est ce que cette sagesse consistant à purger la vie de tout ce qui est nouveauté, émotion, curiosité, désir ? C’est la grande objection qu’on peut faire aussi au bouddhisme : que le désir y est désigné comme l’ennemi. Désir et souffrance vont de pair, supprimez le désir vous supprimerez aussi la souffrance. Mais si c’est vrai, est-ce que cela vaut la peine ? Est-ce que ce n’est pas tourner le dos à la vie ? (…)
Les lettres à Lucilius, publiées entre 62 et 65 ont connu un très grand succès de librairie. Luc, à ce moment, vivait à Rome. S’il les a lues, elles ont du lui plaire. Enclin à envisager tout homme de bonne volonté comme un chrétien qui s’ignore, il a dû faire son miel de phrases comme : « le dieu est en toi, Lucilius. De l’intérieur de toi, il observe le bien et le mal que tu fais. Et comme tu l’as traité, il te traite. »  Il a dû se dire celui-là, il est des nôtres. Paul, qui était beaucoup plus intelligent que Luc, ne se serait jamais dit une chose pareille. Paul ne croyait pas à la sagesse. Pour ma part, je suis d’accord avec Nietzsche quand il compare christianisme et bouddhisme et félicite le second d’être «  plus froid, plus objectif, plus véridique. », mais il me semble qu’il manque au bouddhisme come au stoïcisme quelque chose d’essentiel et de tragique qui est au cœur du christianisme et que comprenait mieux que personne ce fou furieux de Paul. Stoïciens et bouddhistes croient aux pouvoirs de la raison et relativisent les abîmes du conflit intérieur. Ils pensent que le malheur des homes et l’ignorance et que si on connaît la recette de la vie heureuse, eh bien il ne reste plus qu’à l’appliquer. Quand Paul, à l’opposé de toutes les sagesses, dicte cette phrase fulgurante : « Je ne fais pas le bien que j’aime, mais le mal que je fais », quand il dresse ce constat de Freud et Dostoïevski n’ont pas fini d’explorer et qui n’a pas fini de faire grincer des dents tous les nietzschéens d’opérette, il sort complètement du cadre de la pensée antique.
(Le Royaume, p 470-474)


Ravenne, mosaïques du mausolée de Galla Placidia, IVe Siècle

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