jeudi 19 février 2015

Retour au Royaume: Jean Vannier

On peut trouver dans Le Royaume, le dernier ouvrage d'Emmanuel Carrère (voir le billet du 26 octobre 2014), de nombreuses pépites. En voilà un florilège, à propos du lavement des pieds et de ce qu'est l'Eglise.


Un chef, cela se vénère, cela s’admire, cela se met sur un piédestal. Mais l’admiration n’est pas l’amour. L’amour veut la proximité, la réciprocité, l’acceptation de la vulnérabilité. L’amour seul ne dit pas ce que nous passons notre vie à dire tous, tout le temps, à tout le monde : « je vaux mieux que toi. » L’amour à d’autres façons de se rassurer. Une autre autorité, qui ne vient pas d’en haut, mais d’en bas. Nos sociétés, toutes les sociétés humaines, sont des pyramides. Au sommet, il y a les importants : riches, puissants, beaux, intelligents, ceux que tout le monde regarde. Au milieu, la piétaille, qui est la majorité et que personne ne regarde. Et puis, tout en bas, ceux que même la piétaille est bien contente de regarder d’en haut : les esclaves, les tarés, les moins que rien. Pierre est come tout le monde : il aime être l’ami des importants, pas des moins que rien, et voilà que Jésus prend très concrètement la place du moins que rien. Ça ne va plus. Pierre recroqueville  ses pieds pour que jésus ne puisse pas les laver, il dit : « Jamais de la vie. » Jésus, fermement, lui répond : « Si je ne te lave pas les pieds, tu ne peux pas avoir part avec moi, tu ne peux pas être mon disciple », et Pierre cède, en en faisant comme toujours beaucoup trop : « Bon, dit-il, mais alors pas seulement les pieds. Les mains aussi, et puis la tête ! »
« Vous m’appelez Seigneur et Maître, et vous avez raison : c’est ce que je suis. Mais puisque moi, qui suis Seigneur et Maître je vous ai lavé les pieds, vous devez vous els laver aussi, les uns les autres. Si vous faites cela vous serez heureux. »
« Vous serez heureux » : cela aussi, dit Jean Vannier, c’est une béatitude. Comme je suis un historien incorrigible, je me dis, à part moi : c’est tout de même bizarre que seul l’évangéliste Jean rappelle cette béatitude, si les Douze au complet ont été témoins et parties d’une scène aussi marquante. Ce que rapportent Marc, Mathieu et Luc, c’est le pain, le vin. (…)
« je me rappelle, poursuit Jean Vannier, quand j’ai quitté la direction de l’Arche, j’ai pris une année sabbatique comme assistant dans une des communautés, et celui dont je m’occupais s’appelait Eric. Eric avait seize ans. Il était aveugle, sourd, il ne pouvait pas parler, il ne pouvait pas marcher, il n’avait pas appris et n’apprendrait jamais à être propre. Sa mère l’avait abandonné à sa naissance, il avait passé toute sa vie à l’hôpital, sans jamais entrer dans une vraie relation avec quelqu’un.  Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi angoissé. Il avait été tellement rejeté, tellement humilié, tous les signaux qu’il avait reçus lui avaient tellement dit qu’il était mauvais et qu’il ne comptait pour personne qu’il était complètement muré dans on angoisse. Tout ce qu’il pouvait faire était de crier, pousser des cris aigus, pendant des heures, qui me rendaient fou. C’était terrible : j’en venais à comprendre ces parents qui maltraitent leurs enfants, ou même les tuent. Son angoisse réveillait la mienne, et ma haine. Qu’est ce que l’on peut faire avec quelqu’un qui crie ainsi ? Comment est-ce qu’on atteint quelqu’un qui est à ce point hors d’atteinte ? On ne peut pas lui parler, il n’entend pas. On ne peut pas le raisonner, il ne comprend pas. Mais on peut le toucher. On peut laver son corps. C’est cela que Jésus nous a appris à faire le jeudi saint. Quand il institue l’eucharistie, il parle aux Douze, collectivement. Mais quand il s’agenouille pour laver les pieds de ses disciples, c’est devant chacun, personnellement, en l’appelant par son nom, en touchant sa chair, en l’atteignant là où personne n’a su l’atteindre. Ça ne guérira pas Eric qu’on le touche et qu’on le lave, mais il n’y a rien de plus important, pour lui et pour celui qui le fait. Pour celui qui le fait : c’est le grand secret de l’Evangile. C’est aussi le secret de l’Arche. Au début on veut être bon, on veut faire du bien aux pauvres, et petit à petit, cela peut prendre des années, on découvre que ce sont eux qui nous font du bien, parce qu’en se tenant près de leur pauvreté, de leur faiblesse, de leur angoisse, on met à nu notre pauvreté, notre faiblesse, notre angoisse à nous, qui sont les mêmes, elles sont les mêmes pour tous, vous savez, et alors on commence à devenir plus humain.
(Le Royaume, p 624-627)


L'Eglise est vieille à présent. Son passé est chargé. Les arguments ne manquent pas pour lui reprocher d'avoir trahi le message du rabbi Jésus de Nazareth, le plus subversif qui ait jamais existé dur terre. Mais lui reprocher cela, n'est ce pas lui reprocher d'avoir vécu?
Le christianisme était un organisme vivant. Sa croissance en a fait quelque chose d'absolument imprévisible, et c'est normal: qui voudrait qu'un enfant, si merveilleux soit-il, ne change pas? Un enfant qui reste un enfant, c'est un enfant mort, ou au mieux retardé. Jésus était la petite enfance de cet organisme. Paul et l'Eglise des premiers siècles son adolescence rebelle et passionnée. Avec la conversion de Constantin commence la longue histoire de la chrétienté en Occident, soit une vie d'adulte et une carrière professionnelle faite de lourdes responsabilités, de grandes réussites, de pouvoirs immenses, de compromissions et de fautes qui font honte. Les Lumières et la modernité sonnent l'heure de la retraite. L'Eglise n'est plus aux affaires, elle a de toute évidence fait son temps et il est difficile de dire si son grand âge, dont nous sommes les témoins assez indifférents, tend plutôt au gâtisme hargneux ou à la sagesse lumineuse qu'on se souhaite, moi en tous cas, quand on pense à sa propre vieillesse. Nous connaissons tout cela, à l'échelle de nos vies.Est-ce que l'adulte qui fait une grande carrière dans le monde trahit l'adolescent intransigeant qu'il a été? Est-ce qu'il y a un sens a se faire un idéal de l'enfance et à passer sa vie à se lamenter parce qu'on en a perdu l'innocence? Bien sûr, si Jésus avait pu voir l'église du Saint sépulcre à Jérusalem, et le saint Empire romain germanique, et le catholicisme, et les bûchers de l'inquisition, et les juifs massacrés parce qu'ils ont tué le Seigneur, et le Vatican, et la condamnation des prêtres ouvriers, et l'infaillibilité pontificale, et aussi maître Eckhart, Simone Weill, Edith Stein, Etty Hillesum, il n'en serait pas revenu. Mais quel enfant, si on déroulait devant lui son avenir, s'il lui était donné de comprendre vraiment ce qu'il sait assez tôt de façon purement abstraite, qu'il sera un jour vieux, vieux comme toutes ces vieilles dames qui piquent quand on les embrasse, quel enfant ne resterait pas bouche bée?
Ce qui m'étonne le plus, ce n'est pas que l'Eglise se soit à ce point éloignée de ce qu'elle était à l'origine. C'est au contraire que, même si elle n'y parvient pas, elle se fasse à ce point un idéal d'y être fidèle. Jamais ce qui était à l'origine n'a été oublié. Jamais on a cessé d'en reconnaitre la supériorité, de chercher à y revenir comme si la vérité était là, comme si ce qui demeurait du petit enfant était la meilleure part de l'adulte. Au contraire des Juifs qui projettent l'accomplissement dans l'avenir, au contraire de Paul qui, très juif en cela, se souciait peu de Jésus et ne songeait qu'à la croissance organique, continue, de sa minuscule église qui devait englober le monde entier, la chrétienté situe son âge d'or dans le passé. Elle pense, comme les plus violents de ses critiques, que son moment de vérité absolue, après quoi les choses ne pouvaient que se gâter, ce sont ces deux ou trois ans où Jésus a prêché en Galilée puis est mort à Jérusalem, et l'Eglise, de son propre aveu, n'est vivante que lorsqu'elle se rapproche de cela.
(Le Royaume, p 614-616)


Ravenne, ciel étoilé, mosaïques des voutes du mausolée de Galla Placidia, IVe Siècle

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