lundi 9 mars 2015

Philologische Bibliothek der Freien Universität Berlin : Norman Foster, 2005


La métaphore du cerveau peut paraître facile comme point de départ pour créer un lieu de pensée et de haute culture. Mais à la Bibliothèque de Philologie de l’Université Libre de Berlin, elle produit des formes et des espaces indiscutablement réussis. Rien à dire sur la géométrie courbe du plafond lumineux qui accélère les points de fuite et trouve son équilibre dans la régularité de ses modules. Rien à dire également sur l’ondulation en périphérie des plateaux, où sont placés les postes de travail : du blanc devant soi, les rayonnages remplis de savoir dans son dos, et toi qui penses là, dans cet entre-deux souple. Rien à dire enfin sur la lisibilité constructive du bâtiment, installé dans une des cours de l’université. Une structure béton pour les réserves et les espaces de travail, une maille métallique pour l’enveloppe à double peau, voilà qui permet un chantier gérable dans un site exigu. Oh ? des pots qui traitent ça et là ? le toit fuit ? Bon… en soi c’est déjà agaçant. Mais vu l’élégance de l’ensemble, qu’est ce que ça doit être contrariant…




« Raum, Musik, Mensch » (l'espace, la musique, l'Homme) - L'Acoustique de la Philharmonie de Berlin (5)

Beethoven, concerto pour violon & symphonie n°6 "pastorale". Isabelle Faust, violon. Bernard Haitink direction. Jeudi 5 mars 2015

Finalement, autant le dire: j'ai été tout d'abord déçu de l'acoustique de la Philharmonie de Berlin. Je m'attendais à une fête pour les oreilles, comparable à ce que j'ai vécu à chaque fois dans la salle du Rudolfinum de Prague. Le son y est léger, clair, quasi transparent. On découvre à ce moment-là que l'on à des oreilles, c'est incroyable. Déçu donc, d'abord, ou surpris, pour ensuite comprendre; Car c'est bien d'une compréhension dont il s'agit. Le son de la Philharmonie est assez grave, analytique sans être froid. On entend tout parfaitement, mais sans éclat superflu. Une acoustique finalement très sobre, qui ne s'entend pas pour elle-même. Il y aurait donc comme une sorte de "retrait" d'une personnalité, pour donner la seule et unique place à l'orchestre et le son de la musique. Cette sobriété, cette non-sensualité qui a renoncé à bien des séductions est finalement admirable. Il me semble qu'il y a là une clé de compréhension, et très profonde, de ce bâtiment si convaincu, si généreux. Là, bien présent, et qui dans le même mouvement laisse la place aux gens, à la musique...




dimanche 8 mars 2015

Deux chemins possibles (Hans Scharoun - 4)

Régularité et irrégularité, deux itinéraires pour produire le signe.
La régularité, manière la plus partagée. L’épure du trait en est le point focal. C’est ainsi que le classicisme à produit ses plus grands chef d’œuvre – pour n’en citer que deux, le Grand Trianon de Versailles et la Villa Katsura à Kyoto, juste pour dire que cette attitude n’est pas le propre de l’Occident. On peut atteindre à la transparence de la simplicité, et accéder à une authentique forme de liberté. Manière finalement traditionnelle de faire.
L’irrégularité, le spontané, est plus difficile. Le chemin est davantage périlleux car on peut vite sombrer dans les effets pervers de la gratuité, de la superficialité, de l’insensé. Au fondement, le don généreux, gratuit et finalement très réfléchi produit du sens. C’est l’épure du cœur qu’il faut alors travailler, bien davantage que l’économie de moyen. Une fluidité intérieure, qui est bien plus qu’une clarté.

7 mars
Décidément, ça me travaille…
Régularité vs irrégularité. Soit. Mais il y a là quelque chose de trop théorique, une expression trop sentimentale aussi quelque part, et cette architecture est si tangible, si nette. 
Au fond du rez-de-chaussée de la Staatsbibliotek, un passage à droite mène à l’Institut Ibéro-Américain. Un passage, puis un petit hall qui dessert un auditorium, quelques escaliers organisés « à la Scharoun ». Effet de style ? A y regarder de près, je ne le crois pas - et peut-être faut-il aussi un petit endroit pour ne plus se laisser submerger par l’élan génial, et pouvoir regarder avec plus d’acuité. Un escalier ou emmarchement par entrée, des volées pas trop longues, on devine que ce fut l’imagination - la visualisation - des flux qui a produit le dispositif. On sait combien la dynamique des fluides est une science complexe. Ici, il en résulte une architecture ayant intégré ce point fondamental d’indétermination qu’est le mouvement des corps. L’irrégularité comme esthétique pourrait trouver là son explication rationnelle, ou plutôt : un possible point de départ. Il y aurait donc une base cohérente à ce travail d’architecture. Je pose ainsi l’hypothèse qu’elle est dans ce regard-là, qui génère toute la suite, y compris ces éléments structurels qui semblent parfois si irrationnels. Mais la structure définie par le mouvement, et non plus la résistance mécanique, voilà qui me plait bien…


Berliner Philharmonie (3) & Staatsbibliothek

Suite de la découverte de l’œuvre de Hans Scharoun. Serais-je obsessionnel ? ! Non. Juste quelque chose à comprendre.
On retrouve à la Staatsbibliothek les mêmes qualités d’espace et de circulation qu’à la Philharmonie, construite juste en face. La générosité des volumes est spectaculaire (en particulier les salles de lecture), leur complexité également. Cette virtuosité laisse pantois. Mais il me semble cette fois-ci que je commence à saisir pourquoi tout cela me surprend. C’est que  l’irrégularité, qui est peut–être le principe initial de conception de Scharoun (ou du moins sa première résultante visuelle), est à l’opposé de ma manière de faire de l’architecture.
Les espaces de la Staatsbibliothek ou de la Philharmonie proviennent d’une combinaison de volumes plus irréguliers les uns que les autres, posés là librement et qui, précisément, engendrent des propositions de circulations, de vues, de regards elles mêmes libres. En retour cette liberté est immédiatement expérimentée (intégrée ?) par les corps et par les esprits. Finalement, à la Philharmonie, toute l’affaire est que, quand je marche au milieu de ces formes sans cesse changeantes, non seulement l’architecture bouge avec moi, mais je me meut aussi avec les gens qui sont là. Tout est mouvement, nous sommes mouvement.
Cette liberté va donc très loin. Nombreux sont les exemples dans ces deux bâtiments d’éléments de structure posés là, poteaux dont on ne sait pourquoi ils sont ainsi, mal agencés à leurs poutres, avec une évidente absence de logique. Le comble est atteint avec le grand plateau suspendu de la Staatsbibliothek. Ses piliers sont visiblement trop décalés du centre géométrique pour en soutenir la masse, et ça tient malgré tout ? Jusqu’au moment où on repère un autre poteau, qui se fond dans l’ensemble de l’espace, placé juste au bord du plus grand porte-à-faux, à ras du garde-corps, articulé sans finesse. C’en est interloquant. Et pourtant…  L’irrégularité, la maladresse et la stricte nécessité érigées comme un des beaux-arts… 
Accéder à la liberté, voilà ce dont parle Hans Scharoun. Laisser à un moment tout le sérieux de nos métiers, tout le sérieux de nos apprentissages. Ils sont importants, mais ils nous incommodent. Ce n’est pas simple de s’en dégager, car la question n’est pas de faire n’importe quoi, il n’y a jamais eu de liberté à ce prix. Je ne sais pas encore, mais je dois essayer, même si je ne sais comment.






samedi 7 mars 2015

Berlin, le vide comme monument.

Dès mes premiers pas à Berlin il y a six ans j’avais été saisi par le nombre de terrains vagues en plein centre-ville, sur le tracé du mur, mais aussi, partout dans la ville, les ilots ouverts et les pignons aveugles. Traces de l’histoire marquée indélébilement dans la chair de la ville, ces manques, ces trous, font de Berlin le résumé de notre  histoire européenne. Leur présence est mémorielle. En fait, et j’en ai encore aujourd’hui la certitude, ce sont des monuments. Des monuments paradoxaux, car il n’y a rien d’autre à voir que du vide. Mais ce vide fait sens, immédiatement. Il parle.
On se doute que tant de surface disponible après la chute du mur n’allait pas rester inexploitées. Car ces vides sont des actifs économiques potentiels. Sans  compter qu’ils peuvent être perçus de manière moins positive que ce que je fais : ce sont des cicatrices, des plaies ouvertes. Or si les monuments font l'histoire, les cicatrices maintiennent le passé dans le présent. Six ans après, ça se rempli, Postdamerplatz est reconstruite (et ratée), mais il y a encore de la vacance. Espérons que les berlinois sauront préserver, dans leur état de terrains vagues, ceux autour de check point Charlie, par exemple.
Un monument est un espace ou un objet conçu principalement pour commémorer une occasion ou une personne. L’unique programme du monument est de préserver cette mémoire. Quand il y a un monument, les politiques, les urbanistes, les planificateurs n’ont pas besoin de trouver une fonction spéciale pour remplir l'espace : Etre monument suffit. Il faut donc une conscience politique, qui mette le mot « monument » sur ce qui ne paraît pas en être. Ainsi ces vides auront une fonction, et donc un espace à préserver. Ces espaces ne sont plus destinés à être remplis afin de compléter la ville, ils ont leur fonction. Signifiante, symbolique. Unique.





Jacob Lenz de Wolfgang Rihm – Wozzeck de Alban Berg

La Monnaie Bruxelles, dimanche 1er mars
Staatsoper Berlin im Schiller Theater, vendredi 6 mars

L’opéra et ses histoires traditionnelles d’amours malheureuses, moyen d’alors d’explicitation des passions et de purge toute aristotélicienne.
Mais le théâtre musical du XXe siècle, c’est autre chose. Ces mises en scène d’anti-héros, du conflit entre l’individu et le groupe, de la comédie sociale, de l’aliénation des personnes et de leur combat de liberté, nous soulagent-elles des duretés de la vie ? Elles font plus. Elles font émerger en nous une attitude trop rare, presque oublié : la compassion.
L’opéra nous humanise en nous faisant cracher l’inhumain. L’opéra nous humanise davantage encore lorsque l’émotion musicale dépasse le sentiment pour nous solliciter et nous mettre débout, croit en notre grandeur. 
Ainsi en est-il de Jacob Lenz de Wolfgang Rihm, créé en 1979 et de Wozzeck d’Alban berg, créé en 1925.

Wozzeck / mise en scène Andrea Breth / Staatsoper Berlin


Jacob Lenz / mise en scène Andréa Breth / La Monnaie Bruxelles



jeudi 5 mars 2015

Ce que l’autre dit…


Un Dieu qui prie, un dieu qui danse. Voilà qui est beau, et qui parle à l’occidental. Qui sait si notre dieu qui souffre ne parle pas à l’homme oriental ? Nous devrions regarder notre dieu priant, méditant, riant, dansant. Ça nous ferait du bien. Syncrétisme ? Juste entendre ce que d’autres ont compris. Ce n’est pas là dessus que hier nous avions mis l’accent. Mais aujourd’hui ? Bien sûr il faut être sérieux avec ces questions-là, ce qui n’empêche pas la fantaisie. Ne saurait-elle être écho de la joie de l’esprit ?